Psycho-déambulation

Le texte que vous allez lire est issu d'une série d'ateliers de la démarche « Moving On, Moving Up, Moving Around… » cocréée par le Réseau Université de la Pluralité & la Fabrique des Mobilités et expérimentée sur l'année 2020.

Cette démarche est une exploration collaborative et ouverte sur le futur de la mobilité en utilisant les arts, la fiction, le design et les utopies comme matériaux principaux pour engager la discussion.

Plus d'infos sur la démarche

Par Li-Camen October 2020 - contribuer

L’agenda d’Alex n’est pas très chargé aujourd’hui, il se remplira comme souvent au fil des pas, des heures et des rencontres. Pour l’instant, il ne contient que deux rendez-vous ce matin ; les prénoms et les lieux de consultation choisis s’affichent en relief sur ses lentilles de contact. Calque discret mais parfaitement lisible sur la réalité.

Alex marche sur le large trottoir à l’ombre des éco-bats munis de grandes terrasses, manière de jardins suspendus d’un côté, et des arbres, surtout des oliviers et des cyprès, de l’autre. Sur ses lentilles oculaires, les datas s’épanouissent et se meuvent, ruisseaux puis fleuves pastels d’informations qui recoupent en partie le dessin des rues et des avenues. Il est un peu plus de huit heures et déjà son quartier fourmille d’activité. Les kilos carbone, les kilowatts heure, les litres d’eau s’additionnent en temps réels, sur chaque habitation, sur les quelques véhicules qui roulent sur la chaussée ou volent à une vingtaine de mètres du sol, sur la cinquantaine de piétons et de cyclistes qu’elle a croisés, sur les échoppes et les boutiques, sur les animaux et sur les plantes aussi. Le flux des marchandises et des colis s’affiche également. La plupart des données s’agitent, d’autres, plus rares, sont statiques. L’ensemble s’écoule dans toutes les directions, en continu.
Le premier rendez-vous d’Alex n’est pas strictement professionnel, il a lieu au Forum, à plus d’un kilomètre.
Elle marche encore un peu en examinant les données de son quartier, puis désactive la source data de la ville, et la réalité se livre à elle dans sa simplicité originelle. Elle prend conscience d’autres sensations que celles liées à la vue. La légère brise qui caresse sa chevelure bouclée et son visage, l’odeur des plantes qui embaume l’air, le chant des merles et des mésanges, les cris moins harmonieux mais amusants des tourterelles, le bitume sous ses baskets, et le poids de son sac à dos. Elle ralentit le pas, elle n’est pas pressée. Du coin de l’œil, elle aperçoit la silhouette furtive d’un écureuil grimpant à la façade verdoyante d’un éco-bat. Quelques transports en commun à l’hydrogène passent en silence sur la chaussée moins large que les trottoirs qui semblent lui servir de rivages. Au bas des bâtiments, de nombreux composteurs côtoient des tables, des bancs et des chaises en bois qui se remplissent aux heures des repas, et jusque tard dans la nuit au cœur de l’été. Un couple de personnes âgées y prend son petit-déjeuner, le mari consulte les infos sur une tablette incrustée dans le mobilier, à disposition des usagers.
Alex reconnaît un lycéen, le neveu d’une de ses patientes, il file à toute vitesse.

Milan s’est éjecté de l’Autonom qui vient de le déposer. Un peu énervé par la mamie assise sur le strapontin qui lui bloquait la sortie. Filant dans la brise déjà chaude du matin, il slalome au milieu des zones de frontage encombrées de mobiliers urbain qui bordent la rue, passant devant les immeubles autogérés, qui jouxtent le Lycée. Sa montre vibre, il tapote du bout du doigt et poste un pouce bas au service d’écotaxi, un numéro de salle s’affiche. Pas d’info d’itinéraire, message d’erreur… tant pis il demandera son chemin à un de ses camarades.

Hier, Alex a enchainé les consultations, près d’une dizaine, dont une qui s’est tenue dans le grand potager participatif de son quartier. C’était la première fois qu’elle conseillait un patient en jardinant, elle se dit que l’expérience est à réitérer. Elle a trouvé que la teneur et le rythme des échanges étaient différents. À la fois plus simples et plus profonds. Pertinents.
Le forum en vue, Alex se reconnecte à la source data pour vérifier que le fichier qu’elle compte utiliser comme support pour son rendez-vous est bien accessible. Il s’agit d’un enregistrement sonore datant du début du vingt et unième siècle. Une pièce archéologique qui a grandement retenu son attention quand elle l’a écoutée pour la première fois, il y a un mois de cela.
Alex pénètre dans le forum, un grand bâtiment servant à la fois de marché, de lieu de débat et de décision pour le quartier, et se dirige en direction du point Avatar Travel. Elle se poste devant une porte. Sur ses lentilles de contact, le coût carbone du service et les nom et prénom des arrivants sont consultables.
Alex signale sa présence en activant une icône et sélectionne la personne qu’elle doit rencontrer.
Hélène réside à plus de 400 kilomètres de Paris et est âgée de 82 ans. Bien que ce ne soit pas une consultation ordinaire, elle a tenu à respecter la pratique habituelle d’Alex. Pour ces raisons, elle a choisi ce moyen de transport peu onéreux.
La porte s’ouvre. Un robot sur roulette, aussi haut qu’Alex, et arborant un écran à la place du visage, s’avance.

—Bonjour, lance Alex.
—Bonjour, répond Hélène d’une voix atone.
Ses cheveux sont regroupés sur sa tête en chignon, coiffure dont s’échappe quelques mèches blanches. Et elle porte des lunettes à grosses montures passées de mode, mais elle ne fait pas son âge.
Alex se connecte au robot pour en prendre les commandes.
—Je vous remercie d’avoir acceptée mon invitation, ajoute-t-elle, puis fait demi-tour en direction de la sortie.
Le robot se place à ses côtés, calant sa vitesse sur la sienne.
Une fois dans la rue, Alex hésite - ce n’est pas une consultation ordinaire - elle a le trac.
—Vous êtes psychologue ambulante, je crois, demande la vieille dame via le robot. Alex l’imagine, chez elle, installée dans son fauteuil, et se dit que ce ne sont peut-être pas les conditions idéales.
—Oui. Je consulte à pied.
—J’espère que ce mode de transport fera l’affaire.
Avant de vous interroger, j’aimerais que vous écoutiez un enregistrement pour vous mettre en condition, si je puis dire.
Le robot évoluant à ses côtés, Alex ne peut voir l’expression d’Hélène.
—Comme vous voulez.
—Fermez les yeux, s’il vous plaît.
—D’accord.
Alex partage le fichier, puis en lance la lecture. Le volume sonore correspond à la réalité de l’époque. Le vacarme d’une rue parisienne à une heure de pointe en 2018.
Au bout d’à peine une minute, Hélène s’écrie : —Stop ! »
—Je vous ai proposé dans mon message de m’aider à comprendre la psychologie de votre génération. Vous étiez climatologue, il me semble.
—Vous m’avez proposé une séance d’archéologie psychologique, je n’imaginais pas devoir réentendre tout ce raffut.
—Je m’excuse. Je pensais que cela vous aiderait à vous souvenir.
Les deux femmes évoluent lentement sur le trottoir. Alex n’a pas prévu d’itinéraire précis.
—Dans votre message, vous avez mentionné l’année 2020.
—Comment alliez-vous cette année-là ?
Hélène ne répond pas immédiatement. Le temps passe au rythme des pas d’Alex.
—Mal, finit par lâcher la climatologue d’une voix lasse. Mon mari faisait une dépression, ma mère souffrait d’une maladie auto-immune, et mon père avait des problèmes cardiaques. J’avais moi-même des ennuis avec quelques uns de mes collègues. Et le monde allait mal, en général.
—Je pensais que vous me parleriez surtout de votre métier.
—Beaucoup de climatologues étaient dépressifs ou en burn out. C’est difficile de passer une grande partie de son temps à analyser des cartes, des tableaux et des graphiques qui donnent tous les mêmes pronostics, tout en constatant que beaucoup de gens s’en moquaient.
—Bien sûr.
—Je ne m’en étais pas rendu compte ou plutôt, je ne voulais pas le voir, mais mon métier avait commencé à peser lourdement sur mon moral. J’avais essayé de me soigner par moi-même, mais ça n’avait pas marché. J’allais très mal depuis plusieurs années, depuis l’élection de Trump, je pense. Je me sentais seule et faible. En février, j’étais à bout. J’ai perdu les pédales. Mon médecin m’a mise au repos d’office pendant plusieurs mois. En me tendant mon arrêt de travail, elle m’a dit : « Le monde ne va pas s’écrouler ». Et j’ai pensé « Si seulement ».
Hélène se tait.
—Si seulement, l’encourage Alex.
—Si seulement il pouvait tenir encore un peu. Quelques semaines plus tard, la moitié de la population mondiale était confinée.
Sans s’en rendre compte, Alex s’immobilise.
—Le monde s’était arrêté, murmure-t-elle.
—Une coïncidence qui m’a obligée à me poser, à réfléchir, à prendre soin de moi. Avec mon mari, nous nous sommes mis au yoga et à la méditation. J’ai perdu 8 kilos. Le confinement m’a obligé à prendre du recul, à me recentrer. J’ai mis beaucoup de temps à me remettre. Plusieurs mois, voire années. Il en a sans doute été de même pour beaucoup de gens à l’époque.
Les deux femmes reprennent leur marche. Elles croisent désormais plus de passants qui se promènent ou vaquent à leurs occupations. Alex sort son thermos de son sac et boit une gorgée d’eau fraiche. Elles parlent du confinement, et de l’impact du Covid 19 sur le cours du monde.
—Il faut normalement une génération pour aboutir à une prise de conscience et à un changement, hormis dans l’hypothèse d’un grave traumatisme, conclut Hélène. J’ignore si je peux parler au nom de ma génération. En 2020, je me suis sentie vieille et inadaptée. J’ai appris que je ne pourrai pas retravailler au même rythme, que je devais ralentir. Il y a ce que l’on souhaite et ce dont on a besoin.
En écoutant Hélène, Alex pense au mouvement des esprits qui précède les changements de mode de vie. Beaucoup de pays sont sortis affaiblis de la crise sanitaire liée au Covid, beaucoup ont changé de cap vers la transition écologique, vers la neutralité carbone.
Elles continuent à converser encore un moment, puis Alex réalise qu’elle doit se rendre bientôt à son prochain rendez-vous.
—Voulez-vous que je vous raccompagne ? demande-t-elle à son interlocutrice.
—J’ai prévu de me promener encore un peu. Je n’ai pas visité Paris depuis des années.
Les deux femmes se séparent, et Alex se reconnecte à la source data de la ville. L’activité a augmenté, le bilan carbone est en hausse, mais sa progression est sans commune mesure avec ce qu’elle devait être trente ans plus tôt. Elle repense au fichier qu’elle a fait écouter à Hélène en introduction de leur conversation, au vacarme de la rue, à tout ce bruit insupportable.
Puis, elle découvre que Joe lui a laissé un message, il l’attend devant son éco-bat qui se situe à 10 minutes de marche. La psychologue pourrait presser le pas, or elle n’en fait rien. Joe a 25 ans, dix ans de moins qu’elle. Il bouillonne à l’intérieur. Il est persuadé d’avoir raison sur tout, il a accepté d’entrer en thérapie « pour que ses vieux le lâchent », comme il dit.
Quand Alex se présente au lieu de rendez-vous, Joe sirote une bière artisanale à la terrasse de l’éco-bat où il habite avec ses parents.
—On y va, dit la psychologue en se postant devant le jeune homme.
—Où ? demande-t-il.
—Nous allons discuter.
—Très drôle, raille Joe, puis il finit de boire sa bière, avant de se lever d’un bond.
Joe est grand. Son corps noueux semble toujours sous tension, et il marche à grand pas énergiques, comme s’il voulait s’échapper, comme si en agissant de la sorte, il pouvait influer sur le cours du temps, et faire que la consultation finisse plus tôt. Alex le laisse la devancer. Elle le regarde s’éloigner. Il ne s’est pas rendu compte qu’elle n’était plus à côté de lui.
Un groupe de canards traverse le trottoir en cancanant. Le jeune homme ne les voit pas, ne les entend pas, ne cesse de se passer la main dans les cheveux nerveusement. En l’observant, Alex repense à sa conversation avec Hélène et se dit que Joe aurait peut-être préféré le vacarme du monde d’avant. La foire d’empoigne des médias sociaux. La frénésie des achats en ligne. Les philosophies de vie en 280 caractères. Les tutos bien-être de moins de deux minutes. Les vains slogans et les punch lines. L’agitation et la fureur comme remède à la peur du vide.
Avec Joe, Alex utilise un outil dont elle se sert souvent dans sa pratique. Pour l’instant, il n’a pas donné de résultats probants sur ce patient.
—Connecte-toi à l’emotion mapping !, s’écrie-t-elle.
La psychologue active alors l’icône correspondante. Le coût carbone de l’opération s’ajoute à son bilan personnel. Puis, la réalité se pare d’autres couleurs, d’autres matières, d’autres sons, de mots, commentaires, entrées de journal, poèmes, blagues et petites histoires. Les impressions de tous ceux qui en passant dans la rue, ont souhaités partager leurs ressentis ou leur humeur. Elle choisit le calque qu’elle a élaboré pour cette consultation, calque où les arbres jouent du piano, improvisent autour d’un thème de jazz. Leurs branches portent des feuilles en forme de notes de musique qui frémissent dans le vent.
—Je n’aime pas ça, annonce Joe.
Alex l’a rejoint. Il a daigné ralentir son allure.
—Pourquoi ?
Elle voudrait qu’il puisse élaborer un peu plus à ce sujet. Mais il est toujours aussi catégorique.
—Je n’aime pas, c’est tout.
—Comment te sens-tu ?
—Ça va, ça vient.
Alex saisit l’occasion qui lui est donnée.
—Les émotions changent, elles bougent plus ou moins vites, elles sont parfois fortes, parfois douces. Il faut pouvoir les ressentir, les regarder, les analyser, puis les laisser passer. Elles vont et viennent comme tu l’as très justement dit, elles nous apprennent des choses sur nous et sur le monde. Pour bénéficier de leur apport, on peut leur donner une couleur, un son, ou les exprimer avec des mots.
—Je ne sais pas comment je me sens. Je n’ai rien à dire !
Joe a élevé la voix. En réponse, la psychologue modifie la musique qu’émettent les feuilles, la brise en les soulevant sonne désormais comme les vagues venant effleurer le sable. Le bruissement de l’océan est régulier, apaisant, hypnotique.
Alex note que le jeune homme regarde désormais autour de lui, qu’il paraît moins tendu. Elle ne lui pose pas de questions, elle le laisse vivre et profiter de l’instant.
Pendant que Joe se détend sur le calque qui lui est dévolu, la psychologue revient sur le calque collectif. Des bulles de savon flottent indolentes dans le ciel. La texture des façades d’ordinaire couvertes de plantes, a parfois été modifiées ; laine, fourrure, eau, bois, ou encore paille, on peut aussi y voir de grands animaux, des feux d’artifices, des textes, des messages, des recettes de cuisine. Un gigantesque « I love mon quartier » couvre plusieurs façades d’eco-bats.
À chacun de ses pas, le trottoir murmure à Alex des encouragements.
Au bout d’un quart d’heure, la psychologue demande :
—Je pourrais enregistrer cette tonalité, qu’en penses-tu ?
—Quoi ?
—Le bruit des vagues dans le feuillage des arbres, je peux l’enregistrer pour notre prochaine séance, si tu veux.
—T’as qu’à faire ça.
Alex se dit que la colère du jeune homme cache d’autres émotions, la peur et la tristesse à n’en pas douter. Joe lutte à sa manière contre une dépression sévère depuis plusieurs années, depuis que sa copine l’a quitté, depuis qu’il a laissé tomber ses études d’ingénieur.
Après s’être séparé du jeune homme, la psychologue garde le calque collectif ouvert, et le consulte longuement pour prendre la température émotionnelle du quartier.
Puis elle se met à flâner en attendant d’être contactée par d’autres patients. Elle traverse la dalle de déambulation, couvrant une surface de 3000 mètres carrés, un endroit réservé aux piétons et dédié à diverses activités. Le lieu est ombragé, parsemé de pergolas où grimpent des glycines, de la vigne ou encore du chèvrefeuille. Aux endroits ensoleillés, des graines sèchent sur des toiles posées au sol. Une jeune femme passe en tenant plusieurs chiens en laisse, elle les promène pour d’autres, des gens résidant dans le même éco-bat. Un groupe d’une vingtaine de personnes de tout âge participe à un cours de Tai-Chi en plein air. Lenteur et élégance des mouvements. Temps suspendu. Le groupe respire à l’unisson. Et Alex les regarde un moment, s’accordant une pause bien méritée.
Puis elle réactive la source data de la ville et constate qu’elle a reçu un message de Lina, la représentante du secteur. Elle consulte souvent, toujours à cause du stress occasionné par sa fonction bénévole, jamais en raison de son métier d’institutrice. Dans son message, la jeune femme lui donne rendez-vous près de son école, à 11h30, pour déjeuner. Ça tombe bien, quoi qu’il soit encore tôt, Alex commence à avoir faim. Le sandwich qu’elle s’est préparé ce matin avant de partir l’attend sagement dans une boite isotherme enfouie dans son sac à dos. La data source lui indique qu’elle se trouve à une vingtaine de minutes de marche du lieu de son prochain rendez-vous. Elle a le temps, elle peut donc continuer à flâner. Elle hésite à se joindre au cours de Tai-Chi, puis elle aperçoit un homme transportant une chaise pliante et un étui. Il s’installe à l’ombre d’une pergola et se met à jouer un air sur son ukulélé. Alex ne connaît pas le morceau, mais le son de l’instrument de musique lui plaît. Elle s’approche. L’homme arbore un léger sourire tandis qu’il place ses doigts avec précaution sur le manche du ukulélé. D’autres habitants du quartier viennent s’attrouper et écouter le petit concerto. Après quelques minutes, Alex décide d’accorder au musicien deux points de crédit carbone, de quoi se payer un bon repas. Elle reste encore un peu, puis reprend sa marche et traverse la dalle de déambulation, qui l’heure du déjeuner approchant, est désormais plus peuplée. Plusieurs food trucks estaminets se sont garés autour du lieu, prêts à vendre leur marchandise. La source data affichent pour chacun d’eux un coût carbone, en fonction des produits qu’ils vendent, mais aussi en fonction des kilomètres qu’ils ont parcouru, et du carburant qu’ils utilisent.

Alors qu’elle arrive aux abords de l’école où enseigne Lina, Alex reçoit un message du lycéen qu’elle a croisé plus tôt. Dans son message, il indique qu’il souhaite la voir le lendemain, Alex accepte le rendez-vous et lui envoie un lien vers un calque vierge d’emotion mapping en lui demandant de le remplir avant leur rencontre. Il répond d’un pouce levé.
Alex et Lina se sont rejointes dans une zone multi-activités située à quelques rues de l’école où travaille l’institutrice. Il s’agit d’un lieu couvert, une sorte de barnum semi-provisoire, dans lequel des ateliers de recyclage ou de réhabilitation de matériel s’installent la semaine, tandis que le week-end est dédié aux activités pour les enfants ou pour les seniors. Lina a modifié le lieu de leur rendez-vous au dernier moment car elle a voulu s’assurer pendant sa pause déjeuner que tout était en ordre pour l’installation prochaine, un jour par semaine, d’un ébéniste rénovant des meubles anciens. Alex se fait la remarque que la jeune institutrice a décidément du mal à gérer la charge mentale liée à son activité bénévole.
—L’empreinte carbone de la ville est fluctuante, et les loyers recommencent à monter, indique Lina qui porte toujours sa blouse maculée de craie, et contemple longuement son sandwich pita d’un air désolé. Ça ne s’était pas vu depuis le début des années 20, depuis l’essor du télétravail et le départ des classes les plus aisées vers la Province.
—Mmmhh, répond Alex.
—Certains trottoirs sont si encombrés qu’on ne peut plus y circuler. Le déblaiement ou la réassignation du mobilier urbain coûte cher en points carbone.
—Mmmhh…
—J’ai lancé une consultation citoyenne au sujet des transports mutualisés sur plusieurs immeubles. La plupart sont des autonoms, mais il reste encore quelques conducteurs bénévoles qui se retrouvent pris à parti dans des conflits de générations. Les jeunes et les plus âgés se les arrachent les week-ends. Nous n’avons pas les moyens en ce moment d’acheter plus d’autonoms et je rechigne à recourir davantage au bénévolat. Il est impossible de satisfaire tout le monde.
—Exactement. Tu me sembles fatiguée. Pourquoi ne pas ralentir un peu pendant quelques temps ? Ou prendre des vacances ?
—Il y a trop de projets en cours, ce n’est pas le bon moment.
—Tu devrais y réfléchir.
Lina continue à parler de son rôle de représentante de secteur, elle aborde la réhabilitation de plusieurs lieux, et la construction d’un éco-bat modulable. Alex l’écoute, consciente que sa patiente n’a pas entendu ce qu’elle lui avait dit.
Après son rendez-vous, la psychologue consulte la source data à nouveau. Personne ne l’ayant contactée, elle décide de s’accorder une pause, et marche dans le quartier d’un pas lent, méditatif. Elle regarde autour d’elle, remarque des détails, des modifications qui n’étaient pas là hier ou encore la semaine dernière. Tout bouge, tout change. Un nouvel étal s’est installé sur le trottoir qu’elle arpente, à quelques encablures d’une grande serre partagée par les habitants de plusieurs éco-bats, serre construite il y a peine quelques mois.
La ville change, sans cesse en mouvement, elle cherche un équilibre, tel un esprit qui se remet lentement.
En s’approchant, Alex constate que le marchand n’est pas là. L’étal présente des vêtements en lin, des chemises, des pantalons, mais aussi du linge de maison. Intéressée, Alex déplie les étoffes pour en apprécier la qualité. Elle hésite longuement sur un sarouel, puis se décide. Après en avoir consulté le coût sur la source data, et s’en être acquitté, elle fourre le vêtement dans son sac, satisfaite. Il fera bientôt très chaud, et ce pantalon large et léger, lui permettra de continuer à consulter avec un minimum de confort, même en plein été.
Alex se redirige ensuite en direction de la dalle de déambulation, elle s’assoit sur un banc en attendant d’être contactée.
Un peu fatiguée, elle se masse les cuisses et les mollets. La source data lui indique qu’elle a déjà parcouru plus de 10 kilomètres, ce qui lui vaut un crédit carbone de 6 unités. Elle a reçu un message d’Amparo au sujet du vernissage de son expo.

Amparo est resté.e un peu plus tard au jardin partagé. Iel a eu l’autorisation de peindre à certains endroits du jardin des QR codes en peinture bioluminescente qui renvoient des informations vers son exposition. Iel peaufine sa peinture à base d’algues. Le jour les dessins ressemblent à une mousse verte destinés à s’allumer la nuit venue. Iel attend le tout début du crépuscule pour vérifier si la peinture a bien séché et si la couleur commence légèrement à se modifier. Ses collègues pourront découvrir son travail artistique, l’autre facette de ses activités.
Amparo travaille au jardin partagé depuis 2 ans en temps situé. A côté de cette activité iel pratique l’art urbain de nuit ou le S.A.N. (Street Art by Night). Pour la première fois iel est en résidence sur l’Ancien Périf, la prestigieuse galerie d’art à ciel ouvert qui entoure la capitale.

Joe lui aussi s’est manifesté, il a apporté quelques modifications sur son calque d’emotion mapping, des petites touches ça et là et une phrase écrite sur le trottoir : « Dans ma tête, les mots sont nets comme des caractères d’imprimerie, mais sous mon stylo s’entassent les gribouillis ». Alex est touchée par la sensibilité que lui dévoile enfin le jeune homme. Le lycéen a lui aussi customisé son calque, les personnages de sa série préférée parcourent les rues.

Milan sort de classe, récupère son sac dans les casiers de consigne mobile devant l’entrée du bahut. Se change dans la cabine, sa silhouette d’athlète en ombre projetée sur la paroi translucide par le soleil couchant. Descend la marche d’un pas souple, s’appuie sur le banc du frontage voisin pour faire un premier échauffement. Jette un coup d’œil sur l’affiche interactive du quartier, le chantier d’écorénovation de 10 maisons de la rue va commencer ce soir, le forum de quartier ouvre une votation sur les navettes Autonom partagées, le foodtruck estaminet s’est installé deux rues plus loin. Ce soir, ce sera donc cuisine participative avec qui sera là. Sur ce il s’élance, pour un parcours de sport de rue d’une petite heure. Il affectionne ce moment à lui, au milieu de la nature rafraichissante qui borde le réseau vert aménagé où chacun entre et sort pour s’approprier les abords. Fin du parcours, détente et étirements. Mais sa pensée est déjà ailleurs, il s’est fait depuis peu recenser et vient de recevoir le lien d’enregistrement pour le service civique « jeunes ». Une grande nouvelle question, pour laquelle il n’a pas vraiment de réponse. Direction le foodtruck estaminet, pour donner son avis sur le service des Autonoms et reprendre de l’énergie, avant la permission de minuit avec les copains.

Un homme, après être passé plusieurs fois devant Alex, finit par s’asseoir à ses côtés. Elle ne le connaît que de vue. Ses avant-bras sont couverts de psoriasis. Il lui annonce qu’il n’a pas osé prendre rendez-vous, mais qu’il croit avoir besoin d’une consultation. Alex se lève.
—Allons-y, annonce-t-elle.
Il s’appelle Timo.
—Diminutif de Timothée, souffle-t-il.
Très timide, il évite le regard d’Alex, et marche légèrement en retrait. Il murmure et soupire plus qu’il ne parle de son coloc qui ne fait pas la cuisine, de sa sœur qui ne le contacte jamais, de son psoriasis qui le gêne beaucoup, de son surpoids. Il se dévalue, n’arrête pas de se gratter les avant-bras et de tirer sur son T-shirt pour cacher son ventre légèrement rebondi.
En pleine consultation, la psychologue est abordée par Auriol, un autre patient qui l’inonde de messages depuis près de deux semaines, il souhaiterait qu’elle puisse le voir en soirée car il souffre d’agoraphobie. Elle s’y est refusée jusqu’à maintenant pour l’obliger à dompter sa peur, ce qu’il tente de faire en venant à sa rencontre en fin d’après-midi, dans une rue passante. Elle accepte donc de le rencontrer à 9 heures du soir, à l’endroit de son choix.
Puis, elle reporte toute son attention sur Timo, qui s’est éloigné et l’attend en faisant semblant de s’intéresser à un portique de livres d’occasion en libre-service.
Comme souvent, lors d’un premier rendez-vous, leur conversation dure plusieurs kilomètres et prend de nombreux détours, flottements, hésitations – ils font connaissance et essayent ensemble de trouver ou de donner du sens.

Une fois le QR code vérifié, Amparo se dirige vers la dalle de la grande traversée qui lui permet de rejoindre son expo. Il lui faut environ 40 minutes de marche habituellement. Avec ses chaussures rebond iel devrait gagner 10 minutes. Le confort est indéniable pour parcourir la ville à marche rapide tout en errant dans ses pensées comme si on marchait sur les nuages. Il lui faut arriver avant la tombée de la nuit pour découvrir l’étonnement des passants au moment où ses peintures s’illuminent pleinement. C’est le moment qu’iel préfère.
Mais une odeur l’invite à s’arrêter au « Food Troc ». Amapro échange des mirabelles du jardin partagé contre une portion de dim sum aux châtaignes. Les « foods troc » sont des stands de street food à base de produits de saisons. Il est possible d’y échanger des produits contre des plats à emporter cuisinés. On en trouve de plus en plus sur les grands axes passants et vivants.
Iel repart avec les dim sum encore chauds, d’un pas rapide.
En arrivant sur le lieu de l’expo - la couleur commence déjà à scintiller d’une intensité qui reste encore imperceptible pour les passants - Amparo s’assoie sur le grand banc du milieu qui lui permet de voir ses peintures de loin. Iel déguste ses dim sum en observant les passants et le changement de couleur de ses œuvres, c’est hypnotisant. Une jeune femme s’arrête un instant en jetant un œil au mur. Un couple s’étonne puis rit de la forme qu’ils devinent. Un homme immobile s’est arrêté debout un peu en biais. Ce n’est pas la première fois qu’il vient et reste à l’écart une partie de la nuit à regarder l’ambiance. Au bras de son papa une petite fille crie « papa papa il y a une dauphin sur le mur »… le papa arrête son pas … « qu’est-ce que tu dis ma chérie ? »
Sa fille lui répond « regarde la grande dauphin sur le mur ? »
« C’est un dauphin pas une dauphin … tu as beaucoup d’imagination ma chouchou » répond le papa.
Amparo tout prêt écoute avec amusement, puis dit à la petite fille et à son papa. « C’est bien un dauphin ». Au fur et à mesure qu’iel présente son exposition sur les animaux des fonds marins qui se révèlent dans la nuit à l’air libre, la couleur qui ressemblait à de la mousse s’est éclairci jusqu’à devenir luminescente. Le mur offre alors au passant un aquarium bioluminescent à l’air libre !

—Merci Mme Alex d’être venue
—Alex tout court, Auriol… Marchons un peu, vous voulez bien ?
—Merci Alex. D’accord, marchons.
—Je ne pourrai pas vous prendre souvent en consultation si ça doit être de nuit. Quand je vous ai vu cette après-midi près votre spot de travail, vous aviez l’air à bout. Mais je dois aussi me reposer de temps en temps !
—Je comprends. Mais écoutez, regardez : c’est si calme ! Tout est tellement plus doux !
—Mais Paris est devenue douce, non ? Vous avez l’âge pour l’avoir connue autrement…
—Oui, et j’ai approuvé. J’ai fait partie des premiers désobéissants civiques. Mais quand même, là, je n’en peux plus. Tous ces échanges, tous ces gens qui vous parlent, toute cette participation. Donner son avis sur tout, tenir son quart au composteur, compter ses émissions, s’occuper des aînés, faire ses exercices, faire la cuisine pour tout l’étage chaque semaine…
—Ça vous pèse ?
—Terriblement. Je sais pourquoi on a fait tout ça. Je suis d’accord, au fond. Mais vous avez raison, des fois je me souviens du temps où j’étais juste un consommateur. Je m’achetais un tour de mégasurf, je faisais un boucan d’enfer, je terrorisais tout le monde, je me faisais même mal, souvent, mais je me foutais des conséquences. C’était délicieux !
—Pas pour tout le monde.
—Non, vous avez raison. Raison, raisonnable… C’est ça qui coince. Même dans mon boulot ça s’entrechoque. Je suis programmeur et programmateur des ressources partagées : je dois organiser la souplesse, vous voyez le problème ?
—Expliquez-le moi.
—Je passe mon temps à contenir le désir des gens.
—Parce que leur désir pourrait en empêcher d’autres d’accéder au leur ?
—Bien sûr. N’empêche. C’est pour ça que la nuit…
—Qu’est-ce que vous y voyez, dans cette nuit ?
—Regardez là-bas. C’est un des chantiers d’éclairage urbain d’Amparo. Iel coche toutes les cases : c’est utile puisque ça éclaire la ville ; c’est vertueux, puisque ce sont les algues que j’ai cultivées pendant mon tour au potager de Clichy qui produisent la lumière ; c’est collectif, la majorité de ses assistants et assistantes sont des jeunes en servique et j’imagine qu’iels s’éclatent ; iel utilise même un de mes logiciels pour planifier ses interventions en fonction des demandes ou des disponibilités. Mais moi, au fond, je m’en fous : je me pose au loin, tout seul, dans le silence, et je les regarde tisser la lumière. Vous êtes la première personne avec qui je parle pendant que je regarde ça. Parfois on est plusieurs, mais on ne se dit rien, on se tient à distance, tout juste si on se regarde.
—Et là, dans cette forme qu’iels commencent à dessiner, vous lisez quoi ?
—Un serpent… Avec des ailes… Un dragon… Mais muselé, ni fumée ni feu… Ou bien trop jeune…Ah, je vois, la consultation commence ?
—Elle a commencé depuis un bon moment…