Trouver Mico

Le texte que vous allez lire est issu d'une série d'ateliers de la démarche « Moving On, Moving Up, Moving Around… » cocréée par le Réseau Université de la Pluralité & la Fabrique des Mobilités et expérimentée sur l'année 2020.

Cette démarche est une exploration collaborative et ouverte sur le futur de la mobilité en utilisant les arts, la fiction, le design et les utopies comme matériaux principaux pour engager la discussion.

Plus d'infos sur la démarche

Par Michael Rochen March 2021 - contribuer

C’est toujours aux abords d’une villim que je me sens la plus vide. Lorsque les odeurs d’herbe fraîchement coupée, de feu de camp, de vergers sauvages ont disparu, mais qu’elles n’ont pas encore été remplacées par celles des déchets, des pots d’échappement et du vomi de nos villes.

Je surplombe Lyon. La carte interactive sur mon carreau me positionne sur la colline émoussée de Fourvière. À l’horizon est, la lumière de la tour Incity tombe dans la chaleur du couchant. Je ne suis pas un papillon. Ce ne sont pas les nouveaux complexes économiques qui attisent mon intérêt, mais ce qui empeste au sud. Une masse grouillante de lanternes et de veilleuses s’active sur et autour de la confluence du Rhône et de la Saône. Une myriade de poissons nocturnes dérange la vie de la cité : les bidonvilles s’installent, ou s’en vont.

J’ai, dans le creux de ma main, une démangeaison constante : sous la peau noircie par la poignée de ma moto, l’envie de partir. Fuir aussi loin que possible. La démangeaison est aussi agaçante que les jappements d’un chien coincé dans une cage, un peu plus bas, dans le fossé.

Pourtant, je reste immobile. Mon corps ne répond plus. C’est la villim qui m’empêche d’avancer, pas autre chose. J’ai toujours pris mes brocs et foncé vers le distant. Ce que ressentaient mes ancêtres en fuyant, marronnant vers les jungles d’Amérique, j’ai la même chose qui m’embrouille le ventre à chaque fois que j’approche une ville. Fuir chaque parcelle d’espace colonisé, immobile et aseptisé.

Ici, il n’y a plus d’odeurs. Fourvière est une rocaille ravagée par le vent et le feu. Il n’en reste que le fantôme d’un quartier qui me trouble au compte-gouttes. Je ne m’y sens pas la bienvenue, seulement de passage. Mon cœur s’emballe, mon esprit dérape. Je compte un à un les mensonges que mon cerveau me dicte : quitte l’inaction, retourne en arrière, loin des stagnations et des scléroses de l’Humanité.

Mais, je dois y entrer, dans Lyon. Je suis obligée. Je dois respirer fort, embrayer sur la tempête intérieure et traverser la ville. Mon acharnement me dégoûte, puis je pense à Mico. Je dois la trouver au plus vite.
Je dévale les quelques mètres de boue qui me séparent de la cage. Un vieux loquet la ferme. Je l’arrache d’un coup de pierre et libère l’animal. Plus agile que moi, il me regarde m’embourber jusqu’à ce que je parvienne à me hisser sur la route. Je rallume ma bécane. Le compteur indique une erreur de comptage habituelle, mais il ne me reste que cinq kilomètres à faire. J’ajuste mon masque. Cinq kilomètres avant de recharger mes batteries, quelque part dans les banlieues mobiles.

À l’entrée du bidonville, sur mon sac en bandoulière, j’enfile un veston orange. Son aspect décoloré me donne l’air d’une travailleuse urbaine ; je passerai plus inaperçue. J’ai parqué ma bécane sur une zone de transbord réservée aux nomades. On me dit qu’elle sera déportée vers la villim sous 24h seulement, avec le prochain fergo qui traversera le fleuve. Que j’ai déjà loupé la dernière navette, et que je pourrais prendre celle du lendemain soir. Je continue à pied.

Les trottoirs se sont changés en chemins de boue. Des portions sont pavées, je suppose que les pierres ont été volées aux chantiers de la ville, ou aux vieux quartiers de l’ouest de Lyon. Et la voilà déjà, la foule de morts-vivants, les colporteurs inconscients des infections du monde. Les voilà, les sans-masques dont on s’éloigne et qu’on évite, car personne – pas même eux – ne sait quel virus, quelle peste ou quelle mort ils transportent, qui emportent nos proches et nos amis. Les voilà, ceux qui vivent selon leurs désirs, sans penser ni à demain, ni aux autres, immobiles dans leur hargne, à protéger le peu de confort acquis et à se battre contre tout ce qui l’étiole. Les voilà, nos morts-vivants. Je me faufile du mieux que je peux.

Je longe les murs couverts d’une crasse indéfinissable. Les bâtisses s’empilent les unes sur les autres. La boue mène à des marchepieds fabriqués à partir de grilles rafistolées, l’usage intense les a déformés. Les marchepieds conduisent à des échelles, des courtes passerelles, parfois un filin de sécurité autour d’un balcon branlant de ferrailles ajourées. Les passages évoluent entre des farandoles de micromaisons, de bunkies et mobile homes interconnectés. Les tons ni urbains ni nomades assombrissent mon humeur. L’odeur me tétanise. Le monde qui s’arrête là construit les fondations d’immenses structures modulables, mais qui finiront par se calcifier, immobiles. Ici, si on n’arrache pas un nouveau départ, on y vit, on y reste et on y meurt. L’idée me pétrifie. C’est la fatigue du voyage, je suppose. Des lanternes électriques clignotent pour éclairer le soir. Elles bourdonnent dans l’humidité trop fraiche. Il est temps que je trouve la bonne zone.
Dans la foule opaque, je repère un homme, la trentaine comme moi, qui porte son masque sur le nez. Il sort d’une cantine mobile d’où émergent des vapeurs roussies d’huile rancie. Je le suis à quelques mètres de distance, sous les câbles et les tuyauteries qui plafonnent les rues et rayent les nuages, mais il s’arrête assez vite, se retourne et me fait face. Je me tiens à bonne distance. Il garde son repas dans un sac en plastique, qu’il cache derrière sa cuisse. Je me détends, le salue du menton, pas voleuse, ni travailleuse. Il me reconnait : je suis comme lui, alerte sur les risques et les dangers de ce monde qui dérape. Il me renvoie un signe de tête qui m’invite à le suivre un peu plus loin.

Au bout de quelques rues, nous débouchons dans une impasse. Il m’attend sur le seuil d’une caravane dont on a ôté les roues. Il pose son repas sur une petite table de camping soudée à l’essieu. Il s’appelle Axel. L’arrête de son nez est marquée, bovine. Ses yeux sont des dards mesquins qui complètent son allure élancée et son français n’a pas occulté des teintes espagnoles. Il partage son mobile home avec Feodor, plus vieux, un réfugié croate qui râle en ouvrant sa popote. Ils m’offrent une portion de leur mafé, j’enlève mon masque et nous mangeons à quelques distances les uns des autres.
— La rue est safe. Si tu cherches une chambre pour dormir, Irma peut trouver un coin pour toi. Elle vit dans le premier bungalow. Il y a une septaine pour loger là, après tu peux trouver une coloc. Les PFM passent à chaque début de la semaine. Jusque-là, je pense que tu seras tranquille.
Je termine ma première bouchée. Je les remercie au passage.
— Ça fait une éternité que je n’ai pas eu un mafé dans les mains. D’où vient le poulet ?
— Diego élève des poules et un coq sur son toit, juste dessus la cantine. C’est le meilleur cuistot du quartier. La chambre d’Irma, tu la veux ?
— Je ne cherche pas une piaule, mais une vieille amie. Son nom est Mico Choo. Elle a une ferme immobile à l’est de Lyon.
Les deux hommes se regardent, interloqués. Feodor s’est presque étouffé avec la sauce cacahuète.
— Immobile ? C’est une bourgeoise ?
— Non, off grid. Une invisible.
— Tu as une adresse ?
— Non, je n’en sais pas plus.

Ils cogitent. Leurs regards oscillent comme des papillons entre la bienveillance et la méfiance. Mais je ressens, jusque dans la manière sensible qu’ont leurs doigts de se refermer sur leurs couverts, la bonté des humanités nouvelles, l’entraide, le soutien, le partage. Je ne peux m’empêcher de sourire sur mon mafé. Feodor termine son plat sur une anecdote et un petit rire.
— Quand j’ai vu arriver tous les Marseillais, sur la péniche, je me suis dit : to je to, le monde est vraiment arrivé au bout ! Mais en fait, ils ont débarqué sur le bord de la Saône et ça m’a sauvé la vie, ça m’a sauvé le monde. Y’avait huit chercheurs parmi eux, vous rendez compte ? Huit hommes et femmes, huit humains éclairés avec qui je pouvais discuter philosophie, sciences de société, politique et autres abstractions ! Oh, ils sont vite repartis, là-bas, vers Paris, mais ils m’ont gardé une chose, non, ils m’ont laissé une chose, je veux dire, avant de partir.

Il reste un instant suspendu à mon regard attendri. Peut-être ai-je l’air de lui rappeler quelqu’un, ou alors cherche-t-il à conserver un peu plus longtemps l’émotion qui lui parcourt la peau d’un long frisson. Il fait claquer sa langue.
— Un classeur assez gros, sans doute trop lourd pour le chemin qu’ils avaient encore à faire, jusqu’à Paris, c’est-à-dire qu’ils montaient à vélo et qu’ils se sont débarrassés de beaucoup de leur matériel.
— C’était quoi ?
— Des relevés d’odeurs qu’ils voulaient vendre au maire, mais la villim n’en a pas voulu. Le travail de numérisation était trop important.

Il veut bien me les montrer. L’humidité a gondolé le papier cartonné, mais ce sont bien des plans olfactométriques. Je reconnais à peine la géographie de la mégapole lyonnaise, en filigrane. Des renvois guident le regard de page en page et détaillent la position de zones, quartiers et bâtiments et leur indice de négativité olfactive. À l’est et au sud-est se tiennent les quartiers résidentiels, en couronne autour du cœur économique. La presque-île et l’ouest de la ville ont depuis longtemps été laissés à l’abandon, suite aux ravages des tremblements de terre, et des feux de saison.

Je sors du sac mon carreau numérique. Sur le site internet de la ville de Lyon, je retrouve le relevé émotif de la population du mois passé. Je le superpose au classeur. Ce que je cherche exactement, qu’Axel ne comprend pas, mais que Feodor anticipe avec une heureuse curiosité, c’est un trou noir, une absence de données dans une zone résidentielle. C’est la présence fantôme d’une odeur trop naturelle pour être urbaine, dans un quartier saturé de joie – rien d’intéressant pour la police des flux migratoires, la meilleure des planques.

Feodor a de petits yeux joyeux qui coulent comme une vive rivière sur tout ce qui émerge dans sa vision périphérique. Ses mains ont l’air chaudes tant elles s’activent, à trifouiller, redresser, malmener tout ce qu’elles approchent. Il a l’odeur des étés et des feuilles tombées sur une frontière mystérieuse, entre deux âges qui seraient la sagesse et la seconde enfance. Il resserre souvent sa chemise en velours autour de ses épaules. Nous passons l’heure qui suit à tourner les pages. Je l’arrête soudain.
— Là, il y a une particularité. Ce creux me parait suspect.
J’enregistre sa localisation sur ma carte interactive.
— Vous voulez pas pousser plus loin ? demande Feodor.
— Non, c’est elle. Et même si je me trompe, si c’est un autre invisible, il saura où elle est.
— Mon petit doigt me dit que vous êtes trop pressée, jeune fille, pour attendre le ferry de demain soir. Il va falloir traverser de nuit. C’est rapide, mais pas évident.

Sans mouvement, le paddle tangue trop. Je me sens maladroite et l’eau parait bien froide. Feodor me dit de gainer le dos pour garder l’équilibre. La première poussée enclenche l’autoguidage de la planche. Les miniturbines me stabilisent en travers du courant et il me faut moins de deux minutes pour franchir le fleuve. Une fois arrivée au bout, je renvoie le paddle à Féodor qui signe la nuit de mouvements de lampe-torche. Je lui ai promis que d’autres, comme moi, lui rendraient bientôt visite pour discuter abstractions. Je lui ai dit d’attendre la Nasyon.
La villim, propre et impassible, accroche le ciel d’ombres monolithiques. Des lampadaires de lumières bleues rehaussent les angles. Des leds rouges circulent dans les airs. Ce sont des drones qui, dès que j’aurai posé le pied sur les boulevards de la mégapole, s’occupent de relever ma température et mon humeur – mes intentions peut-être ; une simple reconnaissance faciale complétera, sous mon numéro de sécurité sociale, leurs données démographiques.

Mon carreau me prévient que ma motomobile sera délivrée dans la zone de transbord 3a dans six heures. Il m’en coûtera une taxe dépendante de l’empreinte carbone de mon véhicule, et je n’aurais qu’une journée pour le récupérer. Je m’enfonce à pas rapides vers Bron. Il fait froid. Les immeubles que je rase sont recomposés : un Lyon de verre et d’acier tasse le Lyon de pierre, les immeubles du début du siècle. La césure temporelle de la ville qui s’agrandit est nette. Les passants sont rares, ils empruntent les métros souterrains, les nouvelles traboules ou appellent des chauffeurs privés. Les chaussées comme les trottoirs sont pourtant larges et platement illuminées. Pourtant, il y a toujours cette fausse impression de sécurité et d’attendu qui flotte. À cette heure-ci, les groupes qui se déplacent s’évitent. On cherche des lieux de divertissement. Des patrouilles arpentent la nuit, elles cherchent les resquilleurs écologiques. Je presse encore le pas.
Je me doutais bien que Bron n’était qu’une succession de communautés fermées. Des murailles de lierre cachent l’intérieur des lotissements résidentiels. Un parfum floral entêtant plane sous les réverbères. Ce n’est pas du jasmin. C’est une indéfinissable combinaison d’odeurs. Plus je m’enfonce dans ce nuage trop civil, plus la ville se calme. Elle meurt, en réalité ; elle réduit toute vie et toute imprévisibilité aux lois du confort commun et de la sécurité individuelle. Une berline me dépasse. Dans trois cents mètres, j’aurais rejoint Mico.

Le portail de son lotissement, tout d’acier bruni, est aussi massif qu’une porte d’écluse. Sur le côté, un ridicule carreau cloué au mur me demande en silence mon identité. Je me débarrasse de mon masque et approche mon visage du digicode. Aucun bouton ne permet d’appeler quiconque à l’intérieur, aucun nom ne transparait. On scanne ma rétine, mais l’entrée m’est refusée. “Parlez”, fait une voix convenue.
— Je rends visite à Mico Choo.
Le carreau analyse ma réponse et, comme d’habitude, je me sens forcée d’ajouter quelque chose.
— Je suis une amie…
Cette fois-ci, il se déconnecte. Se reconnecte à nouveau cinq secondes plus tard. Sorti de nulle part, un jet de particules liquides est pulvérisé sur mon visage. La voix reprend sur l’instant : “Merci de ne pas déplacer votre visage durant le protocole sanitaire. Le nom de Mico Choo n’est pas enregistré parmi nos résidents. Votre demande a été transmise au responsable par intermittence de la copropriété. Il prendra contact avec vous sous peu.” Je regarde l’heure sur mon propre carreau. Ce n’est pas une heure pour déranger les gens.
— Ne le faites pas se dépla–
Le carreau mural affiche la facecam d’un homme en chemise légère qui termine de placer ses lunettes sur son nez. Il chuchote, encore endormi.
— Oui, qui est-ce ?
— Mon nom est Dona, je rends visite à Madame Choo. Elle m’a donné l’adresse de cette communauté.
L’homme hésite. Il n’y a pas de Mico, ici. Il lâche un soupire de contrariété.
— Vous êtes accompagnée ? Que faites-vous ici ?
— Je suis seule.
— Vous avez suivi le protocole sanitaire ?
— Je crois…
— Patientez un instant. Ne partez pas.

J’aurais voulu m’excuser, mais il se déconnecte du carreau trop vite. Une minute, mon cœur panique à l’idée qu’il prévienne les autorités pour la gêne occasionnée. Le réflexe paranoïaque s’amplifie quand je m’aperçois que, oui, tout, autour de moi, est retombé dans le silence. Je replace mon masque sur le nez. Je regarde un moment la rue qui s’étend dans la nuit, à ma droite. Fuir est vain, se cacher est impossible. Une minute encore, et une porte s’ouvre enfin dans le feuillage. Mico émerge, toute frêle, mais le cœur ouvert.
— Eh bien, Dona, c’est une jolie surprise !

Les odeurs d’un thé noir à la rose ont infusé la petite maison au fond du lotissement. Alors que je prends place sur un petit coussin à même le sol, près d’un poêle à bois – “tu peux retirer ton masque”, m’a invité Mico –, je la regarde apporter sa petite table à thé, et deux tasses qu’elle purifie sous mes yeux. Elle nous sert sa concoction. Le léger tintement des tasses sur le plateau, le roucoulement de la théière qui se remplit, le souffle de la serviette à thé sur l’argile de la verseuse me ravissent mille sensations. Quand vient le temps de goûter, ma bouche est un carnaval de saveurs, entre le fouet du gingembre et la rondeur de la rose. Mon sourire vaut mille mercis.

Mico n’a pas changé. Elle a toujours ses joues d’enfant, ses dents du bonheur. Ses cheveux ont perdu leur éclat de jais, mais ont gagné en philosophie. Elle rit toujours de ses petites épaules, sous ses tricots fins et amples. Elle va devoir redonner des tomates de son jardin à Monsieur Pelletier, son voisin. D’aussi loin que je me souvienne, la perle de ses yeux m’a toujours rassurée. Ce soir, cependant, mon stress intérieur me semble incontrôlable. Elle le remarque.
— Qu’y a-t-il, ma petite ? Qu’est-ce qui te met dans cet état ? Mon thé ne te plait pas.
— Tu te doutes bien, Mico, que c’est la Nasyon qui m’envoie.
Elle hoche la tête.
— Qui me cherche me trouve, non ?
— Nous avons besoin de ton aide.
— C’est pour cette raison que je fais en sorte qu’on ne me cherche pas. J’ai pris ma retraite.
Je laisse les dernières senteurs du thé nous envelopper. Elles favorisent la réflexion. Mico s’attache à nous resservir, j’en profite pour lui annoncer la mauvaise nouvelle.
— Anish Kapoor n’est pas mort. Nous avons retrouvé sa trace.

Son geste dérape. Quelques gouttes de thé se répandent dans le réceptacle de la table. Ses yeux se sont, un instant, embués. J’en ai presque eu honte, mais j’ai réussi : Mico Choo vient de répondre à l’appel.