
Le texte que vous allez lire est issu d'une série d'ateliers de la démarche « Moving On, Moving Up, Moving Around… » cocréée par le Réseau Université de la Pluralité & la Fabrique des Mobilités et expérimentée sur l'année 2020.
Cette démarche est une exploration collaborative et ouverte sur le futur de la mobilité en utilisant les arts, la fiction, le design et les utopies comme matériaux principaux pour engager la discussion.
Par Ketty Stewarden March 2021 - contribuer
Dans un monde où l’urbanisation va grand train et où la logique du Big Data semble s’être imposée, 99 % du territoire terrestre se trouve « connecté ». Néanmoins, sous l’impulsion de scientifiques « infiltrés » dans le déploiement des solutions de connectivité, des bulles épargnées par ces progrès technologiques ont pu être créées afin de maintenir quelques zones de liberté. Ces zones sont bien évidemment inconnues du grand public, leur localisation se transmet entre initiés et leur accès reste relativement confidentiel. Ces zones sont communément appelées « Bulles d’oxygène ».
L’une d’elles est située au milieu du Pays basque entre les frontières française et espagnole, zone qui a su garder toute son authenticité avec ses crêtes sauvages, ses troupeaux de moutons en liberté qui contribuent à conserver la beauté du paysage. Cet endroit est une merveille pour randonner, à pied ou à vélo (les vélos électriques sont autorisés, mais aucune borne de recharge n’est installée) et pour bivouaquer. En somme c’est un véritable refuge où le temps semble s’être ralenti et qui reste loin des ouvrages de grande envergure que l’homme a cherché à bâtir un peu partout dans le monde.
50 degrés pile aujourd’hui – 50 % d’humidité - vent de 50 km/h c’est vraiment un alignement improbable ; c’est la première fois.
Depuis maintenant 5 ans, la météo et notamment la température extérieure, l’hygrométrie et la vitesse du vent sont à la première page des journaux et des informations radio et tévéouaibe. En effet compte tenu des dérèglements, il y a des variations importantes d’un jour à l’autre qui obligent à prendre des précautions particulières en matière de sorties, d’habillement, de déplacements, etc.
Ce 8 septembre 2050, une graine de Tropikozoïde foliacée, une plante disparue depuis 100 millions d’années, a poussé dans un laboratoire de Tactile City. Il s’agit d’une fougère géante aux feuilles très larges. L’espoir est grand de pouvoir recréer des forêts de l’époque des dinosaures, qui apporteront de l’humidité et de l’ombre à l’humanité et aux autres espèces vivantes.
Jan n’a pas de genre particulier, iel s’adapte selon les personnes iel est soit homme soit femme selon les besoins des situations. Son corps change légèrement en fonction du genre adopté. S’il est homme il a des muscles plus développés, si elle est femme elle aura des formes.
Jan est plutôt grand·e, les cheveux noirs et les yeux marrons-verts. Iel a la peau pâle parce qu’iel ne sort pas beaucoup au soleil. En effet, Jan préfère se promener de nuit, il fait beaucoup trop chaud en journée. Jan aime bien faire de longues balades en ville de nuit, car iel aime découvrir la vie nocturne, les petits animaux qui réoccupent l’espace quand tout le monde dort. Jan tient d’ailleurs un carnet où iel fait le point sur ses découvertes. Iel les partage ensuite avec ses amis, qu’iel voit tous les week-ends. Iel est célibataire, car de par sa particularité, il est difficile pour Jan de trouver un ou une partenaire. Jan aimerait rencontrer quelqu’un qui lui ressemble.
(…)
Avec ses amis, Jan va souvent au restaurant, toujours par les transports en commun souterrains, aujourd’hui, conduire est devenu un parcours du combattant entre la chaleur et les routes délabrées (le goudron ne tient pas la chaleur). Jan aime particulièrement goûter aux spécialités venues d’ailleurs. Ce que Jan préfère, ce sont les vrais fruits et légumes, mais il est très difficile de s’en procurer. Iel aime particulièrement les tomates, et iel dépense beaucoup d’argent pour en avoir. Jan a essayé d’en faire pousser chez luielle, mais iel n’a pas la main verte. Heureusement, ses parents ont un potager, donc iel arrive à en avoir deux ou trois chez eux, ainsi que de nombreuses conserves en tout genre.
Jeudi 8 septembre 2050. 18 h 36 min 45 s.
Jan jette un œil sur sa montre en sortant du bâtiment où iel vient d’animer sa nième conférence présentant l’activité de Sunpro, son entreprise. Iel aperçoit au loin la station de hub et se dit que ses courbatures de la séance d’initiation Zumba d’hier avec Florence vont l’empêcher d’avoir son transport à temps, juste après son émission de radio.
Mince ! Iel n’aura pas le temps de rejoindre ses amis au bistrot et de boire un verre pour fêter son anniversaire.
Enfin installé confortablement sur sa place en première, Jan consulte la version numérique du journal de la ville. Après quelques minutes à recevoir des informations sans grand intérêt, voilà qu’iel clique par mégarde sur l’onglet des « Petites annonces ».
Au moment de revenir en arrière, son œil est attiré par le message de Suzanne. Tiens, tiens. Et si c’était la rencontre dont il rêve depuis des mois. Retrouvant rapidement son profil « Vent Debout », Jan tente un Ice breaker sur le Pays basque ayant repéré le drapeau sur la photo de Suzanne.
En sortant de l’émission radio, Jan s’empresse de rallumer son téléphone et de relancer Vent Debout. Une notification de contact ! Suzanne. Visiblement la conversation s’est bien engagée.
Quelques messages plus tard, Suzanne lui propose un rendez-vous pour le week-end prochain dans une « bulle d’oxygène ». Jan en a déjà entendu parler, mais n’en a jamais vu de ses propres yeux. Qu’est-ce donc là ? Un piège ? De toute manière, qui ne tente rien n’a rien. Sentant le besoin de remettre un peu de nouveauté dans sa vie, Jan s’empresse de commander un billet pour la ville où Suzette lui a donné rendez-vous.
Je m’appelle Suzette et je suis née le 8 septembre 2035. Je cherche à rencontrer un être né le même jour, plante, animal, humain, ou machine, pour affinité. Contactez-moi par « vent debout », le service de communication par les courants d’air. Identifiant : aghvnbrpxwpoua
La réunion hebdomadaire avait commencé en retard, car Sophie – qui l’animait – revenait du village et a crevé son vélo. L’ordre du jour était chargé, et le groupe n’aimait pas commencer en retard. Quand Sophie est arrivée, le groupe était sur place, installé en cercle, et discutait de la soirée de la nuit précédente.
Le groupe était composé d’une quinzaine de personnes, entre 5 et 78 ans.
Les enfants, au hameau, participaient aux décisions collectives depuis l’âge de 5 ans. Ce n’était pas obligatoire, mais rarement ils manquaient : il y avait souvent à l’ordre du jour des décisions sur la place des jeux dans les espaces communs. C’était important d’être représenté.
La nuit précédente quelque chose d’assez inhabituel était arrivé. Suzette – âgée de 15 ans – s’était présentée au hameau, et elle comptait y rester. Elle échangeait des ventdeboutiers depuis quelques semaines avec Marielle, qui ne l’avait pas vraiment invitée, mais qui était très contente de la voir arriver.
Sans la tempête du 8 juillet, elles ne se seraient jamais rencontrées. Marielle ne regardait jamais le journal, elle vivait dans son monde. Jusqu’à ce que la tempête la surprenne au milieu de la forêt.
C’était juste tellement évident que tout le monde était au courant que le premier 50-50-50 de l’histoire allait avoir lieu, que personne n’a pensé à la prévenir. C’est, parce qu’elle a eu peur qu’elle s’est promis regarder le journal plus souvent, et c’est comme ça qu’elle est tombée sur la petite annonce de Suzette, née le même jour et la même année qu’elle.
Chaque jour les informations commencent par un tableau de bord de météo.
L’énergie, l’alimentation ont été largement relocalisées au plus près des consommateurs, qui l’autogèrent ; mais les conditions climatiques maintenant hors de contrôle et victimes d’emballements instables obligent à une attention quotidienne pour, à la fois, adapter les comportements individuels et collectifs, et aussi prendre des mesures de précaution pour les cultures (grêles, super-chaleurs, super-gels, etc…)
Ella se présenta à la réunion du groupe de voisins qui l’accueillit froidement.
Non seulement elle était en retard, mais elle toussait énormément. Ils étaient tous masqués, bien sûr, mais le sifflement lugubre qui accompagnait la respiration de leur voisine n’avait rien de rassurant. Instantanément, chacun se souvint qu’il avait une raison de vouloir la sortir du groupe.
D’abord, elle s’opposait souvent aux décisions visant à augmenter les quotas de consommation énergétique de la communauté. Cette façon de se poser en « sauveuse de l’humanité » avait fini par agacer tout le monde.
Ensuite, elle était assez instable, changeant les connexions de son habitation mobile tous les trois mois. C’était amusant au début et tous l’avaient fait, mais il fallait se fixer au bout d’un moment, non ?
Enfin, elle avait toujours de nouvelles idées pour ne pas participer comme tout le monde aux corvées collectives. Ses inventions étaient très chouettes, mais comme par hasard, elles lui servaient à ne pas se fatiguer.
Pour couronner le tout, Ella était affligée d’un pénible bégaiement qui vous obligeait à l’écouter avec beaucoup d’attention.
Sans se concerter, et comme un seul homme, le groupe lui demanda de rentrer chez elle avec une même hypocrisie : « Tu n’es pas en état ! Il faut te reposer. »
Ils regrettèrent tous, aussi unanimement, de ne pas avoir été davantage exposés à la bègue, quand ils apprirent que le nouveau virus Sars-Cov49 avait pour effet d’améliorer le fonctionnement du système cardiovasculaire.
Inauguration du potager local numéro1000000 hier, symboliquement, sur le parvis de Notre-Dame de Paris.
Depuis la grande crise alimentaire de 2043, liée aux mégafeux qui ont détruit une grosse moitié des terres cultivables des Amériques et de l’Asie (l’Australie avait été rayée de la carte pour cette raison en 2039), le ministère de l’Alimentation s’était enfin décidé en 2045 à mettre en place un plan : un million de potagers locaux en 5 ans en France-Régions, et ça a marché !
Ella a découvert la téléportation/régénération et adore cette possibilité d’être encore plus efficace sur le terrain dans son engagement pour le droit des réfugiés climatiques, au sein de son association. Malheureusement, son action est devenue de plus en plus efficace et gêne le business des exploiteurs de la misère humaine (passeurs, entrepreneurs pour disposer d’une main d’œuvre asservie et sous-payée,…). Elle souhaite mettre cette technologie à leur service afin qu’ils puissent disposer notamment de la possibilité d’intervenir sur leur environnement dans l’espoir de revenir sur leurs terres natales, mais le gouvernement mondial l’interdit.
Elle dispose encore d’appuis politiques, mais jusqu’à quand ? Elle est tiraillée entre son engagement et cette pression de plus en plus pesante. Sa soif de justice sociale lui a toujours permis de se dépasser et la régénération accroît sa force d’intervention. Elle en est sûre, elle a trouvé sa voie !
D’après les derniers modèles, les glaciers de l’Everest rendront leur dernière goutte en 2080. Sans jeu de mot, rien de nouveau sous le soleil, commente la présidente du Conseil de coopération interplanétaire de Tactile City.
Ella se réveille. Son lifespan indique 131 836 heures. Comme chaque matin, elle se prépare rapidement pour aller courir et espère secrètement, comme chaque matin, de voir son compteur s’allonger un peu plus. C’est difficile d’imaginer que l’on peut avoir une espérance de vie si faible quand on connaît la moyenne générale qui est de 82 ans… Particulièrement lorsque l’on est végan et que l’on fait beaucoup de sport… Son footing se passe bien, la chaleur de novembre est supportable. Son lifespan n’a pas bougé. Elle file dans son jardin prendre sa douche pour ne pas être en retard au café des résidents du hameau.
Une nouvelle famille souhaite s’installer sur un terrain voisin, et l’ensemble des habitant·e·s du hameau devaient donc se prononcer sur ce sujet : l’accueillir, ne pas l’accueillir. La famille en question était une famille soudanaise, venue ici après des années de voyage, de galères. Cette famille avait, par nul ne savait quel miracle, obtenu le statut de réfugiés climatiques, ce qui semblait invraisemblable tellement c’était rare.
Ella avait donc préparé ce café des résidents avec beaucoup de sérieux. Elle avait, par ailleurs, recruté ses ami·e·s pour l’appuyer si besoin, car les discours publics la mettaient particulièrement mal à l’aise. Et connaissant la belle bande de voisins, plutôt fermés, à dire non par principe, il allait falloir y aller avec des arguments !
Bizarrement, se battre pour une cause qu’elle trouve juste lui rajoute toujours quelques heures de vie, allez comprendre.
Le programme de décentralisation énergétique à base de supercellules-chlorophilliques, inventées en 2036 et perfectionnées depuis, avance bien, mais pas aussi vite que souhaité, et donc, compte tenu de l’indisponibilité de pétrole et de charbon importés hors de l’Europe depuis la Grande Guerre arabo-israélo-perse de 2040, il y a une grande tension !
Le groupe de voisins de la Calinornie Heureuse se sentait de plus en plus déconnecté des autres groupes de voisins. Ils se disputaient de plus en plus souvent comme si l’isolement dans le bonheur débouchait sur des tensions irrémédiables. Ils décidèrent de partir en randonnée, pour essayer de déplacer l’espace qui leur était trop connu ; trop routinier. Ils prirent la poudre d’escampette dans la montagne la plus proche.
Après deux jours de marche, ils arrivèrent à un lac où ils décidèrent de se baigner. Ils étaient parvenus au milieu du lac, lorsqu’un phénomène rarissime, qui arrive parfois sur les îles écossaises, se passa. Le lac commença à se vider. Il se vidait heureusement à une vitesse pas trop grande, et bientôt le groupe de voisins vit apparaître au fond du lac un curieux monticule fait de poutres et de verre, avec des plantes de toutes sortes à l’intérieur, comme un grenier vu de haut.
Les plantes avaient des allures inconnues d’eux, avec de très larges feuilles géantes, comme dans les forêts tropicales du temps des dinosaures. Encore plus étrangement, le groupe de voisins vit que les plantes se déplaçaient. Elles tournaient autour d’un large vide, vide qui paraissait parfois être un objet évanescent, et qui parfois disparaissait complètement ou semblait seulement vivre à la bordure des larges feuilles. C’était la danse des plantes qui configurait le vide.
Les voisins s’émerveillèrent et voulurent trouver une entrée pour rencontrer les plantes, les voir de près, les toucher, participer aussi à cette danse du vide. Mais le grenier du fond du lac était impénétrable. Il semblait aux voisins que ce groupe de plantes du fond du lac était, comme eux, refermé sur lui-même. Ils décidèrent de camper au bord du grenier pour voir si le lendemain le contact pourrait se faire.