
Le texte que vous allez lire est issu d'une série d'ateliers de la démarche « Moving On, Moving Up, Moving Around… » cocréée par le Réseau Université de la Pluralité & la Fabrique des Mobilités et expérimentée sur l'année 2020.
Cette démarche est une exploration collaborative et ouverte sur le futur de la mobilité en utilisant les arts, la fiction, le design et les utopies comme matériaux principaux pour engager la discussion.
Par Ketty Stewarden March 2021 - contribuer
J’aurais pu me prénommer Alba, Leucie ou Bianca, comme beaucoup de ces filles qui me ressemblent et dont les parents se pensent originaux.
Seulement, mon père et ma mère ont dû estimer que ma particularité se verrait suffisamment sans qu’il soit nécessaire d’en rajouter.
Je m’appelle donc Fadila, un prénom que je porte depuis 25 ans et qui signifie « vertueuse » et « digne ». Je trouve qu’il me va bien.
Je suis atteinte d’albinisme, mais je ne dirais pas que j’en souffre.
Le temps que je sois en âge de le comprendre, tout ce qui, dans la vie quotidienne, marginalisait les personnes comme moi a été, paradoxalement, balayé par les effets du réchauffement climatique. Les combinaisons de protection solaire et leurs larges capuches sont devenues communes et nettement plus abordables. Plus personne ne s’amuse à exposer sa peau nue ou ses yeux non occultés aux rayons agressifs du soleil. Les voies de transport souterraines sont désormais la norme dans le moindre village et les excursions en surface ne se pratiquent qu’à la nuit tombée.
Seule mon apparence physique me distingue encore des autres, mais, d’une part, entre les vêtements, les masques et les voiles de protection, j’ai rarement l’occasion de présenter à autrui ma carnation crayeuse, mes cheveux, mes poils blancs, ou mes yeux gris-mauve ; d’autre part, je suis extrêmement réservée et solitaire.
En journée, je travaille depuis chez moi, dans mon microvillage où je ne croise jamais personne. Je suis affectée à titre définitif à diverses tâches d’assistance aux intelligences artificielles qui organisent le trafic en ville.
Tous les soirs, je me promène, en véloglisseur ou à pied, dans le parc forestier préservé non loin du village.
Depuis quelques mois, je mène une expérience qui consiste à abandonner, pendant une journée, toutes les quinzaines, mon poste à Rouly, un algorithme de ma confection. Les ajustements nécessaires à la circulation des métros et des chenilles sont rares et, au début des tests, je ne notais aucune différence dans la réactivité et dans la qualité du travail entre Rouly et moi.
Depuis quelques semaines, son efficacité est nettement supérieure, au point que je pourrais, sans dommage, confier l’ensemble de ma mission à Rouly.
C’est d’ailleurs ce que je m’apprête à faire, pour faire suite à la découverte incroyable que j’ai faite voilà deux jours.
J’étais sortie me balader, aussi couverte qu’en journée, pour garder au plus près de moi toute la fraîcheur de ma veste-clim.
L’air chaud, pesant, flottait encore à hauteur d’homme et, malgré mon allure réduite, je ralliai rapidement mon coin préféré de la forêt, là où les arbres sont remplacés par des buissons d’épineux, puis, plus loin, par un étang.
J’aime cette zone de transition que j’appelle « l’anomalie ».
La proximité de l’eau ne suffit pas à expliquer la sensation de fraîcheur qui s’en dégage et mon GPS personnel, à l’approche de cet endroit, perd toute notion de distance. Même mes yeux semblent s’y dérégler. Impossible de fixer l’herbe et les buissons à plus d’un mètre sans attraper un mal de tête, impossible aussi d’avancer tout droit. Quelque chose, dans cette portion du parc modifiait la polarisation de la lumière, comme me l’avait montré, maintes fois, la fonction infrarouge de mes lunettes-écran.
J’y revenais, souvent, par curiosité, mais également parce que debout là, je me sentais sereine, détachée de l’écoulement du temps ordinaire, pressé, urgent, sans plus savoir pourquoi.
Ce soir-là, donc, je me tenais dans la zone où démarraient les perturbations sensorielles et électromagnétiques, fixant le sol, deux mètres plus loin, de biais pour ne pas me fatiguer.
Soudain, je vis passer une ombre, rapide, fugace et de taille humaine.
Lorsque je tentai de me concentrer sur l’apparition pour l’identifier, il n’y avait plus rien.
Alors, je décidai de tester, en grandeur nature, la théorie que j’avais récemment esquissée.
Je fermai les yeux et, un pas après l’autre, j’avançai, tout droit, vers la source du mouvement que j’avais perçu.
Je comptai trente pas, puis j’ouvris les yeux.
Une femme en combi sombre se tenait à 30 centimètres de moi, immobile.
Elle me sourit et me dit d’une voix douce :
« C’est comme ça, exactement, que nous franchissions le champ. Que veux-tu ? »
Comme je ne répondais pas, encore sous le choc, elle poursuivit :
« Ce n’est pas la première fois que tu traînes par ici. Nous avons scanné ta puce et établi que tu ne travaillais pour aucun de nos ennemis. Que sais-tu de ce lieu ? »
Je recouvrais peu à peu mes esprits et regardais autour de moi.
« Je ne comprends rien à tout ça. J’ai toujours trouvé cet endroit mystérieux, mais ce champ… Qu’est-ce que c’est ? Comment faites-vous ça ? »
J’étais de l’autre côté de la barrière et le paysage pouvait paraître identique à ce que j’avais contemplé plus tôt, mais les parfums végétaux qui roulaient, enivrants, autour de moi, me lassaient percevoir une nouvelle dimension de la notion de « champ ».
Mon interlocutrice s’appelait Cynthia. Elle ne manifesta aucune surprise quant à mon apparence quand je tombai la capuche.
Elle me répéta, une fois de plus, que suffisamment de renseignements avaient été pris à mon sujet pour qu’elle me fasse confiance.
Son insistance me révéla l’étendue de la défiance qu’elle et ceux qu’elle englobait dans « nous » entretenaient vis-à-vis de ceux qui n’en étaient pas.
Mais qui étaient-ils ? Que cachaient-ils ?
Elle me fit signe d’attendre et posa sa main en coquille sur son oreille. Elle patienta en silence et m’annonça :
« J’ai l’autorisation de t’emmener. »
Cynthia me devança à travers les buissons d’épineux et s’arrêta à un endroit que rien ne distinguait. Elle appuya sur quatre cailloux que je n’avais pas repérés puis fit un pas en arrière.
« Recule ! »
Une portion du terrain pivota suivant un axe horizontal et me dévoila une ouverture de la taille d’une porte et un escalier de pierre où nous nous engouffrâmes.
Le sol se referma derrière nous et les parois que nous longions se parèrent de lumières douces et irréelles. La fraîcheur et les senteurs dont je n’avais eu qu’un raccourci me frappèrent en une grande bouffée.
Les questions qui m’assaillaient partaient dans tous les sens, incapables de s’organiser autour d’une hypothèse plausible.
Après cinq minutes de descente, on parvenait à un premier interniveau sobrement aménagé.
« Voici Flora, c’est la gardienne de la porte, pour aujourd’hui. Elle l’actionne quand nous composons le code correct. »
Flora me sourit, sans me dévisager, puis replongea dans la contemplation de l’écran de sa console de bureau où grouillaient des tableaux de calculs.
Nous reprîmes la descente jusqu’à un sous-sol plus richement aménagé avec des pièces, ouvertes ou fermées, de part et d’autre d’un couloir tout en pierre polie.
« Ellui, c’est Jan. Fille ou garçon en fonction des jours.
— Garçon, aujourd’hui. Bien le bonsoir ! », répondit l’intéressé qui lisait, avachi sur un canapé de bois, un livre en papier.
Un livre en papier !
Je vis que les murs étaient couverts de rayonnages qui débordaient littéralement de volumes archaïques.
« La bibliothèque, indiqua Cynthia. Certaines ressources n’ont jamais été numérisées. Elle impressionne toujours les nouveaux !
— Et je suis nouveau, justement, ajouta Jan en riant. Bienvenue chez les rêveurs ! »
Bienvenue ?
J’étais déroutée par l’accueil chaleureux de ces inconnus et par leur calme joyeux.
« Viens par ici, nous allons voir Michelle. Elle t’attend. »
Toujours silencieuse, je suivis ma guide, presque sans toucher le sol, tant je peinais à comprendre ce qui m’arrivait.
Quelle heure pouvait-il être ?
Michelle était un anachronisme vivant, une jolie femme sans âge, un peu trop mince, moins pâlotte qu’on n’aurait cru pour une personne habitant un souterrain, vêtue d’une longue robe à fleurs et portant des bottines à lacets.
Elle se présenta comme la responsable de la communauté, s’installa derrière un bureau et m’offrit un siège. Elle entreprit de m’expliquer ce qu’était le lieu que je découvrais.
« Le grenier, dit-elle, existe depuis 2027. J’étais jeune encore et je suis la seule rescapée du groupe qui a lancé cette folle idée. »
Elle éclata de rire en voyant ma réaction muette.
« Fais pas cette tête ! Personne n’est mort. Il est surtout difficile pour certains de disparaître pendant trop longtemps. Laisse-moi te raconter. Le but du grenier, au départ, c’était de conserver, par n’importe quel moyen, ce qu’il restait de biodiversité dans notre région, en particulier pour les cultures alimentaires. »
Cynthia, debout à ses côtés, hochait la tête en souriant.
« Des grains, d’abord, expliqua Michelle, d’où le nom de grenier. Mais aussi les plantes, dans une sorte d’herbier. Quand nous avons trouvé la méthode pour faire pousser les essences sous terre, on est passés du projet de musée à quelque chose de plus ambitieux, de plus vivant. »
J’écoutais la bouche ouverte, comprenant d’un coup que les effluves, de plus en plus présents, qui me parvenaient n’étaient pas artificiels.
« Je parle trop, dit encore Michelle, viens, je vais te montrer. »
Elle se leva brusquement, contourna sa chaise et me fit signe de la suivre.
Michelle, devant moi, Cynthia derrière, nous empruntâmes de nouveaux couloirs, longeant de nouvelles pièces, certaines fermées, certaines ouvertes.
« Bien que fonctionnant en communauté, nous respectons les besoins de solitude », lâcha Michelle sur un ton de confidence.
Les odeurs se renforçaient à mesure que nous avancions.
Michelle s’arrêta et poussa une lourde porte coulissante, me révélant d’un coup, la grande serre. Il s’agissait d’un immense amphithéâtre abritant des rangées de plantes et parcouru par des insectes multicolores, des oiseaux…
Le tout baignait dans un éclat laiteux.
« Mon Dieu ! Mais comment ?
— Cette partie du grenier est construite sous l’étang. Ça n’a pas été simple de concevoir la structure, de creuser sans rien détruire, de mettre en place le système d’éclairage…
— C’est fabuleux !
— Des panneaux hydro-solaires sont disposés juste sous la surface de l’eau, cachés dans des végétaux factices. L’énergie, amplifiée par l’effet loupe, est transmise ici, au moyen de fibres optiques et ce qui n’est pas directement consommé est stocké pour l’éclairage de nuit et d’autres usages communs. Pour les appareils à utilisation occasionnelle, nous conseillons les vélos-énergie.
— Les Manpower… »
Soudain, il me parut clair que je n’étais pas là par hasard. Une forteresse aussi bien gardée n’avait pas pu s’ouvrir à moi, par ma seule audace.
« Pourquoi moi ?
— Nous cherchons à recruter des développeurs informatiques.
— Je ne programme presque plus.
— Presque, je sais. Nous avons, cependant, compris que tu as conçu un système indétectable pour automatiser ton travail citoyen.
— Comment savez-vous ?
— Je te présenterai le reste de l’équipe bientôt. On a de plus en plus de mal à trouver des gens qui ont, à la fois tes capacités et un réel intérêt pour la nature.
— Nous faisons partie de la nature…
— Bien sûr, mais beaucoup voient les choses autrement. J’ai observé tes réactions et je dirais que tu es déjà embarquée dans le projet.
— De quoi avez-vous besoin exactement ?
— Nous voulons améliorer le brouillage en surface et surtout faciliter l’engagement de nos membres. Il faudrait permettre aux nôtres de préserver les apparences, là-haut, tout en étant ici. Les disparitions sont notre plus gros problème. En ça, ton logiciel est prometteur.
— Je vois.
— As-tu des démarches à effectuer avant de nous rejoindre quelque temps ?
— Longtemps ?
— Six mois. »
Je suis remontée dans mon appartement. J’ai vérifié les flux automatiques de mon salaire pour mes frais divers, j’ai enclenché la domotique et mis en place le suivi distant de tout mon système informatique. Je redescendrai demain vers ce qui, d’ici, ressemble à un mirage étrange.
Voilà pourquoi j’ai eu besoin de noter tout cela par écrit. Si vous me lisez, c’est que vous faites partie des personnes que j’ai choisi d’avertir si mon absence durait plus de six mois. Vous êtes peut-être en mesure de contribuer à la vie du Grenier.