Discontinuité

Le texte que vous allez lire est issu d'une série d'ateliers de la démarche « Moving On, Moving Up, Moving Around… » cocréée par le Réseau Université de la Pluralité & la Fabrique des Mobilités et expérimentée sur l'année 2020.

Cette démarche est une exploration collaborative et ouverte sur le futur de la mobilité en utilisant les arts, la fiction, le design et les utopies comme matériaux principaux pour engager la discussion.

Plus d'infos sur la démarche

Par Luvanen March 2021 - contribuer

« Les pinces qui craquent le crabe. La lèvre qui lappe. Les fourmis qu’on écrase d’un talon sec ».
Nous nous réveillons en forêt, sans autre couleur qu’une série de verts abstraits, chacun remarquable. Les arbres pourpres ne survivent que dans les parcs et jardins. Leur handicap est d’être pourpres, de ne saisir qu’une partie moindre du spectre. Vert est ce qui reste.
Après Tess, Manon ânonne à son tour sa liste de réalignement. Elle part, comme le veut l’usage, du plus bruyant : « Le clocheton creux des freins de vélo. Le souffle arithmétique de la chaudière. Mes pieds dans l’herbe. »
Nous applaudissons. Dans les arbres en surplomb, les freus s’envolent. Rida éclate de rire. Le froissement affolé des ailes lui fait toujours ça. Ça lui chatouille le ventre et il rit. De nos mains qui applaudissent jusqu’au rire de Rida, en passant par le vol des corvidés, voilà qui ferait une belle liste. Et c’est celle que je donne. Peu à peu, tout le monde ânonne ses listes et se réaligne. « Le bock en terre sur la table en bois. Les graviers sous les semelles. Une larme qu’on aplatit. » « La pièce d’échec qui tombe sur l’échiquier. Deux mains qu’on frotte. L’eau chaude juste avant de frémir. »
Le ciel se couvre soudain. Le tamis de la canopée s’éteint et nous nous mettons en marche. C’est Pariel qui prend la tête de la Sourcerie. Je pense « La voix de Maria qui dit ‘Good morning’ ». Je pense que ce son n’est jamais apparu dans aucune de mes listes, que d’une certaine façon, en ne le mentionnant pas, je mens aux autres. C’est Daryl qui a trouvé le vieil enregistrement. « It’s my last show », dit Maria Somerville. Nous l’avons écouté ensemble. Je suis la seule personne à être hantée par cette voix du passé.
Petri siffle l’alerte. Nous nous arrêtons. Tess, Manon, Rida, Pariel, Daryl, moi. Six sourciers aux aguets dans la forêt. Je ferme les yeux. J’entends le Maelström miroiter comme il me touche, son odeur âcre de graphite. Et je suis Rackl.

J’écoute longtemps avant d’ouvrir les yeux. « Le cul d’une cafetière qu’on fait glisser sur une taque. Une branche souple qui cogne à la vitre. Dehors, la fin d’un orage ». Mon cœur bat légèrement plus vite. Mes os sont petits. Cinq personnes autour de moi, comme il se doit. Mari, Piet, Darle, Caro et Toune. Nous nous levons avec lenteur. Tout est grand.
Nous nous sourions. La journée sera belle. Une belle journée d’orage au bord du Saint-Laurent. Je reconnais le Canada immédiatement, à la lumière, au goût et à la saveur particulière de feuilles d’érables rouges.
Nous ajoutons les nouveaux Maelströms sur la Carte, que nous confions à Darle, et nous sortons de la maison par une véranda au toit ajouré.
Dans le bouillon placide du fleuve passent de longs mammifères trempés. Mari n’a jamais vu le fleuve et y plonge avec une délectation contagieuse. Bientôt, nous voilà à barboter, à cracher de l’eau, à récolter des galets, de la vase et quelques débris d’électroménager, fragments de machines à pain et terrines à résistance, tessons de soupières intelligentes et de gaufriers. Au sec d’un préau, plus loin dans la ville déserte, j’en dessine quelques-uns. Deux faucons nous survolent un instant. J’ajoute leurs cris courts à ma prochaine liste. Et la voix de Maria n’y sera toujours pas.
La journée est belle. Rackl me manquera. La façon dont son corps rase les choses.
Le prochain Maelström se trouve au sommet d’une digue, à hauteur d’une bouée de sauvetage. Et je ne suis plus.

Nous nous réveillons sur la pelouse vert perruche d’une chapelle en pierres sèches. Je dirais « Cornouailles », sans en avoir la certitude. Les autres me sourient. J’ai les lèvres sèches et le pouls affolé. Je veux leur dire : « Quelque chose ne va pas. L’espace d’un instant, entre Rackl et maintenant, je n’étais plus », mais la salive et l’esprit me manquent. Je titube jusqu’à un banc de prière aux pieds usés comme les ceps d’une très vieille vigne. La cloche sonne la demie. Quelle demie ? Je dresse une longue liste mentale de sons. Le mantra ne fonctionne pas. Je suis perdue.
Je reste en position assise le temps que la réverbération métallique tonne dans mon torse. Au silence retrouvé, je me lève, et alors seulement, je deviens Zitan. Les autres me prennent la main. Je me force à sourire car les Sourcièrs sourient. Et nous partageons nos listes.
« La Source de toute chose. La matrice de tout Maelström. Ce qui anime et sous-tend la Discontinuité », conclut Marti en brisant le cercle des bras joints.
Teola prend la tête de la marche et nous mène jusqu’au Covent, un hub circulaire, probablement une ancienne plateforme multimodale. Le lierre y fleurit blanc : entrer dans le Covent, c’est comme franchir la peau d’un phoque arctique.
Tout le monde est là. Des milliers de corps que j’ai tous, lors d’un voyage ou d’un autre, avec plus ou moins de plaisir, habités au moins une fois. Est-ce ainsi que cela commence ? La vieillesse ? Reconnaître chaque odeur, chaque pilosité. Avoir tant voyagé qu’on a tout été ?
Les Cartes sont dépliées, les explorations racontées. De plus en plus de Maelströms. De moins en moins de Continuité. Si la Source existe, nous sommes proches de la découvrir. Lorsqu’on ferme les yeux à la nuit, on entend les fluctuations de la Discontinuité. Cela vibre et cela sent le chocolat et l’endive. Je ne sais pas si je m’endors ou si je disparais.

« Une pie qui crapahute dans une gouttière. Le tapotement embêté de la sittelle torche-pot. Un ongle qu’on casse ».
Je me réveille sans être personne et ne parle toujours pas de la voix de Maria. Je vieillis et suis hantée par les bruits d’autrefois. La Discontinuité est-elle viciée ? Suis-je l’anomalie ? « Good Morning, disait Maria Somerville lorsque tout était continu. Good morning, the light is just breaking here from the West, I hope you’re doing well ». Je ne saisis qu’une partie moindre du spectre. Les voix sont ce qui restera.
Lorsque je suis enfin Divom, les autres ne me sourient pas. On a compris que je n’étais pas, qu’une strate de rien se posait entre la strate de là-bas et celle d’ici, que je voyage différemment.

Malvine prend la tête de la marche. Jisoph pose sa main sur mon épaule. Je me retourne pour croiser son regard. « Tu t’approches de la Source », semble dire son regard. « Tu te dissous », pensé-je. Et lorsque Ryves nous indique le prochain Maelström, j’hésite à le laisser me transporter.

« Des forêts, des animaux, l’odeur de la mer ».
Je ne me réveille nulle part. Il fait noir. Des voix.
« Aujournuit. C’est aujournuit qu’il faut descendre ».
Des voix ont remplacé le monde. Je baigne dedans. Le courant est calme. Cela sent une odeur ténue d’élastique.
« Il n’y a que du sens, pas de direction ».
L’évidence me frappe alors, à défaut d’appartenance, de coordonnées géographiques, de sensation d’exister… L’évidence de m’y trouver.
« La galerie, la galerie, elle arrive la galerie ».
Plus aucune Continuité. Tout vibre. Rien n’est semblable au tout d’à côté. Je suis dans la Source.
« Je suis eau. Complètement eau ».

« My name is Maria Somerville. It’s been very nice. Thanks for listening »