par Eric Vidalenc • Non classé

Au-delà de la propriété. Pour une économie des communs

Recension publiée initialement sur le site de Futuribles

Benoît Borrits est cofondateur et animateur de l’association Autogestion, et auteur de plusieurs travaux sur le travail et les coopératives. Dans son dernier ouvrage, Au-delà de la propriété, il propose des pistes d’appropriation citoyenne des outils de production à partir des expériences passées de socialisation et de dynamiques à l’œuvre. Sa proposition vise à dépasser les limites rencontrées historiquement par le mouvement coopératif et la propriété collective pour aller vers les « communs ».

Pierre Dardot, philosophe et chercheur à l’université Paris-Ouest-Nanterre-La Défense, signe la préface de son ouvrage, introduisant la question essentielle : la propriété même collective exerce son pouvoir sur les producteurs, les privant ainsi de véritable autonomie. Il rappelle ainsi que ce qui se joue véritablement derrière la propriété, c’est la démocratie sociale et politique.

Dans une première partie, Benoît Borrits rappelle l’histoire du mouvement coopératif en Europe, avec les deux grandes incarnations que sont les coopératives de travail et coopératives d’usagers. Cette entrée en matière est l’occasion pour l’auteur de pointer les limites de la forme coopérative telle que mise en œuvre : elle étend bien le champ de la propriété, mais la cantonne toujours à un cercle restreint, certes au-delà des actionnaires, mais bien plus limité que l’ensemble des citoyens et parties prenantes.

Puis à travers quelques grandes figures, de Louis Blanc à Marx et Engels, en passant par Proudhon et Jaurès, l’auteur analyse des formes de socialisme au XIXe siècle : allant de l’étatisation de l’économie, établissant la propriété collective comme propriété étatique, au remplacement de l’État par des conseils souverains de travailleurs, et enfin à l’État comme cadre de réalisation d’une propriété collective avec une gestion confiée aux travailleurs et usagers. Les chapitres suivants sont consacrés aux mises en œuvre de ces formes de socialisation par l’étatisation, le « conseillisme » et l’autogestion. L’Union soviétique dans les années 1920, l’Espagne dans les années 1930 et la Yougoslavie dans les années 1950 illustrent principalement ces formes d’appropriation et gestion collective.

À ce stade, Benoît Borrits conclut que les expériences historiques de propriété collective ont été naturellement prises dans des contradictions et limites, et il part de ce constat et ces enseignements afin de dépasser la propriété collective pour aller vers les communs.

Ce sont les deux derniers chapitres de son ouvrage qui détaillent les deux puissants leviers de la socialisation selon l’auteur : la socialisation par les revenus, via les cotisations, et la socialisation par le financement, via l’investissement des entreprises. Ses propositions, radicales par leurs ambitions, sont en même temps inscrites dans une réalité déjà là depuis plusieurs décennies en France, donc avec des retours d’expériences significatifs.

La socialisation par les revenus consiste à étendre le champ des cotisations, entendues ici comme salaire différé (assurance chômage, vieillesse et maladie) et salaire socialisé (financement direct du système de santé par exemple). Ces cotisations contestent déjà de fait le droit du propriétaire d’utiliser sans contrainte les revenus issus de l’exploitation de son capital. Cette approche illustre que la socialisation peut ne pas se cantonner pas au seul changement de propriété et elle permet de sécuriser les salaires en les déconnectant en partie des unités de production où opèrent les travailleurs.

La socialisation par les investissements vise à réaliser le financement des entreprises par endettement, et non plus par les fonds propres. L’incapacité à se financer via les fonds propres réduit encore de fait le pouvoir de l’actionnaire et permet aux travailleurs de bénéficier de l’intégralité de la valeur marchande de leur production. Cette proposition présente l’intérêt d’orienter collectivement les investissements vers les sphères de production considérées comme prioritaires d’un point de vue collectif. Ce secteur financier socialisé pourrait s’appuyer sur les bases existantes du secteur bancaire coopératif, représentant aujourd’hui en France la moitié des dépôts.

Ces propositions doivent permettre d’aller vers une « planification incitative de la production » dépassant les échecs passés de la planification intégrale, pour orienter l’économie dans le sens voulu par une communauté et en laissant les agents économiques libres d’agir dans ce cadre. L’investissement ne serait alors plus « au service de la valorisation du capital, mais le résultat d’un débat démocratique sur l’orientation de la société ». Face au besoin crucial de financement pour la transition écologique, cette orientation collective des investissements pourrait présenter un intérêt.

On pourra regretter que l’auteur n’explore pas les limites de ces propositions dans une économie largement mondialisée et financiarisée, où de fait, toute règle qui peut pénaliser investisseurs et actionnaires va se heurter à l’inertie de dirigeants souhaitant préserver l’attractivité du territoire. Mais les propositions faites souvent de façon progressive et transitoire sont une manière de répondre à ces questions de mise en œuvre et de rapports de force.