par mael thomas • Articles, industriels, Innovation

L’Open Source au secours du secteur des transports !

Deux élastiques et un bout de tissu. D’abord une pénurie, puis une importation d’urgence de Chine en avion-cargo, pour finir avec une surproduction de masques français, trop chers pour concurrencer les usines asiatiques et l’import depuis l’autre bout du monde.

L’amer échec de notre pays à fabriquer en urgence un objet aussi simple et vital s’infuse dans les débats politiques post covid-19 de notre France désindustrialisée.

Aujourd’hui, cette pénurie de matériel médical a empiré la crise sanitaire. Demain, quelle autre chose essentielle viendra à manquer ? Si dans le domaine de la santé il s’agissait de faire (des masques et respirateurs), il est un autre domaine tout aussi important où il s’agit de faire autrement : la mobilité.

Faire : tout comme les autres biens matériels, nos véhicules ne sont plus fabriqués en France, tout juste assemblés. Autrement : à la croisée des crises – environnementale, énergétique, industrielle, sociétale et démocratique – notre mobilité doit être entièrement repensée.

Le sujet de l’impact de la mobilité sur notre climat suffit à appréhender la mutation profonde à venir : l’Union Européenne vient d’imposer à la flotte de chaque constructeur automobile une limite de CO₂ en sortie du pot d’échappement de 95g/km dès cette année, 59g/km en 2030, soit -4 % par an. Un défi considérable qui déclenchera bientôt des milliards d’euros d’amendes.

Est-ce qu’il suffirait d’électrifier la gamme et le parc actuels ? Cet immense effort industriel de construction serait tout simplement incompatible avec les objectifs de l’accord de Paris sur le climat, et à rebours de l’ambition des métropoles qui se redessinent pour les piétons et cyclistes.

Le défi de cette décennie qui s’amorce n’est pas de passer la mécanique interne de nos véhicules aux batteries ou à l’hydrogène “vert”, mais bel et bien de concevoir des formes et des usages différents du véhicule.

Les voitures individuelles non partagées, et en particulier les SUV, sont des dinosaures et leur météorite est législative.

Reconstruire ensemble

Ces deux constats – nous ne savons plus fabriquer et nous ne savons plus quoi fabriquer – offrent un boulevard aux nouvelles entreprises.

Nous avons donc une feuille blanche, et l’opportunité de tout réécrire avec une autre méthode, plus efficace, ayant largement fait ses preuves dans le monde du logiciel : l’open source.

L’open source, qu’est-ce que c’est au juste ? C’est un jeu d’instructions (le code source) permettant de construire quelque chose et ayant la particularité d’être ouvert (open), c’est-à-dire lisible par tou.te.s.

Concrètement, si ce quelque chose est le repas de ce midi, alors son code source est sa recette de cuisine, et il est probable qu’elle soit ouverte : sauf à déjeuner dans un restaurant gastronomique, vous trouverez en deux clics une recette de tapenade, de poulet au curry ou même de tarte tatin végane.

Une recette, c’est une suite d’instructions dans un langage compréhensible (le français), qui transforme des ingrédients documentés (qu’est-ce qu’un zeste de citron ?) en utilisant des outils (nos mains, un couteau, un mixer) en un autre ingrédient, substantiellement différent et souvent délicieux.

Et surtout : vous n’aurez pas besoin de payer pour l’utiliser autant de fois que vous le voulez, vous l’approprier, et un jour peut-être inventer vos propres variantes : le blanc d’œuf a pu être remplacé par le jus de pois chiche dans une mousse au chocolat. Est-ce une amélioration stricte de ce célèbre dessert ? Non, mais c’est une variante avantageuse sur bien des aspects. Vous devenez acteur ou actrice de l’écosystème ouvert et foisonnant des recettes de cuisine.

L’intérêt de l’open source est évident pour nos recettes : le plaisir de cuisiner, la personnalisation et l’économie financière sur une dépense du quotidien. C’est le même que celui du hacker, ces citoyens et citoyennes, débrouillard.e.s qui jonglent avec des briques open source pour construire des sites Web, des meubles, des pièces de réparation et des vélos.

Mais quid de la mobilité, et de l’intérêt final de l’open source pour le ou la citoyen.ne qui n’a pas envie d’ouvrir le capot ? Les bénéfices de l’open source dépassent largement les intérêts du petit cercle des hackers.

Aller plus vite

En creusant, on s’aperçoit que cet open source est partout. Il est là dans notre poche, que l’on ait un smartphone Android (open source), mais aussi indirectement Apple qui se base sur des millions de lignes de code ouvert, mises en commun. Le vieux Microsoft a pris lui aussi le tournant, devenant un des acteurs phares de la galaxie de l’open source logiciel. Vous lisez cet article grâce à des milliers de couches open source, du serveur au site Web, jusqu’à votre navigateur (Firefox ou Chrome). Il a conquis le monde du logiciel.

Cette méthode de travail qui n’est plus un choix mais un standard d’industrie, est rentable pour ces acteurs économiques. Plutôt que de vendre un logiciel et d’en garder la propriété, ils le distribuent librement, s’assurent qu’une communauté l’améliore et vendent un service innovant autour de lui.

Plutôt que de perdre de longs mois à former leurs recrues sur leur plateforme propriétaire, ils visent à ce qu’elle soit directement enseignée dans les universités ou via des MOOCs ouverts à tou.te.s.

Google, Microsoft, l’open source est-il réservé aux GAFAMs et aux startups ? Non. L’État français publie des milliers de codes open source. Lors de l’annonce du développement de StopCovid, l’ouverture du code était une condition d’acceptabilité.

Il peut sembler surprenant que Google, Baïdu et l’État français utilisent et contribuent aux mêmes briques logicielles. Pourtant, chacun y voit son intérêt : nos infrastructures numériques ont moins de bugs, coûtent moins chères, sont plus innovantes (pour les utilisateurs de Facebook comme du prochain service public).

Dans la bonne direction

Mais ce n’est pas tout : l’open source, c’est aussi la transparence.

Si l’on achète une mousse au chocolat dans un rayon du supermarché, on n’en connait pas la recette. On trouvera des indices (les ingrédients, la nutrition) mais l’essentiel restera aussi opaque que ce dessert.

De plus en plus de français.es veulent savoir ce qu’il y a dans la nourriture qu’ils/elles achètent, d’où viennent les ingrédients, dans quelles conditions ils ont été produits : pollution, conditions sociale et animale, etc.

L’open source est une formidable opportunité pour que les mots-clefs innovants de la mobilité (véhicule propre, biocarburants, hydrogène vert, car-sharing…) s’alignent avec nos objectifs de société.

Les scandales successifs de la fraude au contrôle des émissions polluantes nous montrent qu’on ne peut aujourd’hui reposer sur la bonne foi des industriels. Au fur et à mesure que les briques de base de leurs productions s’ouvrent, sont documentées, la tâche de contrôle des législateurs est facilitée et une relation de confiance s’établit.

Certes, il est aisé d’estimer les émissions à l’usage d’un véhicule électrique : aucun CO₂ ne sort d’un pot d’échappement inexistant. Mais la prise en compte de la construction du véhicule, en particulier des batteries est très complexe : la traçabilité de la chaîne, de la mine aux cellules puis à l’assemblage final du pack installé dans la voiture, n’est que balbutiante.

Ouvrir les sources du véhicule, c’est prouver aux autorités que son produit est plus propre que la concurrence qui n’a pas joué le jeu, cette dernière se voyant alors attribuer une note
« pire des cas ».

L’open source a conquis le logiciel, et le modèle logiciel part à la conquête de la mobilité.

« Le logiciel représente aujourd’hui 15 à 25 % de la valeur d’une voiture, et ce sera plus de 50 % après 2020. Il faut maîtriser cet univers en interne », rappelait un directeur de fabricant automobile français, avant sa chute, à l’occasion du rachat de la R&D française d’Intel.

Les nouveaux services d’autopartage, tout comme les autres startups de la mobilité, se lancent en un temps record pour optimiser nos mobilités grâce à l’infrastructure open source du monde logiciel.

Près de chez nous

« Cette crise nous enseigne que le caractère stratégique de certains biens nous impose une production européenne », déclare le Président de la République en mars 2020. L’open source est une formidable opportunité de réindustrialisation.

Le code source d’un logiciel ou le plan 3D des composants d’un véhicule ne sont que le début du savoir-faire. Pour le code, il s’agit d’avoir également accès à toute la chaîne permettant d’interpréter les instructions. Ainsi, si un service public numérique repose sur une brique développée par Facebook, que ce dernier décide subitement de discontinuer, pas de panique : cette brique étant open source, elle reste accessible et les développeurs de l’État (ou une nouvelle communauté) pourront en reprendre le développement.

Le partage universel du savoir-faire inhérent à l’open source contrebalance la spécialisation régionale de la production industrielle propre à la mondialisation. Si le fournisseur des roues dans ma chaîne de production de vélos – véhicule de déplacement sobre par excellence – installé à l’autre bout du monde coupe les ponts, il m’est tout à fait possible de mandater un autre acteur pour le remplacer, sans perdre des mois ou des années à réinventer… la roue.

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Il ne s’agit donc pas seulement de disposer des plans d’assemblage d’un meuble préfabriqué, mais de remonter au mieux la chaîne de fabrication : cataloguer les sources de bois brut, les outils nécessaires pour découper les planches, les vernis et les vis adaptés. La firme suédoise Ikea peut rester la plus douée dans l’exécution de ces instructions, mais d’autres acteurs en sont aussi capables.

Loin des mots-clefs vagues, un véhicule open source est un véhicule pour lequel on dispose des plans, mais surtout que l’on peut concevoir et réparer dans une mini-usine locale.

Une généralisation du fabriqué en France nous condamne-t-elle à une inflation du prix d’achat des biens ?

D’abord, la mise à disposition libre de l’état de l’art technique, pour l’individu lambda, l’étudiant.e, le/la professeur.e, l’apprenti.e et l’employé.e de l’entreprise concurrente, révolutionne la formation professionnelle.

En conséquence, l’open source peut entretenir une relation saine avec l’automatisation des tâches, permettant aux emplois d’évoluer sans cesse vers un apport de valeur nouveau, et à la chaîne de production d’être compétitive.

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Deuxièmement, la longueur actuelle de la chaîne de vente des biens cache souvent un prix de production dérisoire, gonflé voire multiplié par les intermédiaires successifs, souvent internationaux.

Prenons l’exemple d’un interrupteur mural dont le prix de production est de 50 centimes. Il sera vendu 10 € dans un commerce de détail de bricolage. Conçu par un fabriquant de pièces électroniques français mais dans un pays où les ingénieurs sont « meilleur marché » qu’en France, fabriqué en Chine, revendu,  transporté, puis marketé, distribué aux revendeurs… jusqu’à son prix final. S’il était fabriqué en France, il sortirait d’usine plus cher, peut-être 1 €. Mais la relocalisation du reste de la chaîne pourrait réduire l’ensemble des coûts suivants. L’interrupteur serait alors vendu 5 €.

Mais avec le reste du monde

Le TGV autonome roule déjà en Chine. Des véhicules dits « quadricycles légers », limités à 40km/h, y sont produits pour 1000 €. Des villes entières deviennent silencieuses grâce à un déploiement massif de véhicule partagés électriques, dont les bus et taxis.

Plutôt que de copier et privatiser à notre tour le savoir-faire industriel asiatique, adoptons une démarche nouvelle de concurrence ouverte.

Exigeons de la puissance publique, notamment lors du sauvetage financier de nos industries, des contreparties de versement de l’ingénierie dans le domaine public, pour mettre en commun et accélérer l’atteinte d’un modèle de mobilité durable, et pour mettre en place une plateforme locale d’innovation ouverte permettant à un écosystème de plus petites entreprises de s’y brancher.

Nous faisons face à des problèmes planétaires qu’on ne peut pas résoudre seul.e.s en France, même si nous pensons, peut-être à juste titre, avoir les meilleurs ingénieurs. L’open source ouvre la voie à la résolution de problèmes ambitieux à l’échelle de la planète, main dans la main avec les équipes à l’autre bout du monde, tout en redistribuant à nouveau les capacités industrielles localement.

Nous ne pouvons pas laisser d’autres pays dire qu’ils n’avaient pas la solution ou qu’elle était trop chère.