par Gabriel Plassat • Innovation, la Fabrique

Après les licornes, une autre voie

Cet article a été rédigé avec Nicolas Le Douarec.

La raison d’être de la fabrique n’est pas uniquement de viser la prochaine licorne de mobilité pour la faire émerger – même si elle peut y contribuer indirectement en travaillant les conditions favorables à cette émergence – mais plutôt de créer un écosystème favorable, bienveillant, principalement par des communs transversaux nécessaires à l’émergence d’une multitude d’entreprises (startup, PME à groupe industriel) à fort impact sur les comportements de mobilité.

La mobilité a ceci de caractéristique qu’elle fait partie intégrante de l’identité et de la qualité de vie d’un territoire : une grande ville, une agglomération, une région, une nation, voire un continent. Les plateformes numériques comme Uber ou Blablacar qui ont émergé ces dernières années s’engagent maintenant dans de nouvelles relations avec les territoires (voir cet article).

Une multitude de solutions coordonnées

Une fois des communs identifiés et nourris par leurs communautés, une approche systémique permettrait de créer, à l’échelle d’un territoire, une densité critique d’entreprises inspirées, coordonnées et cohérentes pour faire bouger les comportements de mobilité.

Ainsi, en quelques mois, sur une agglomération, par exemple, émergent une multitude d’ajustement et de créations : un éclairage public « intelligent », des espaces de co-working et autres tiers lieu de rencontre / travail, un service de guidage piéton, un parc relais, des garages à vélo sécurisés « privés », une rénovation des arrêts de bus, des aires de covoiturage, un réseau de vendeurs / loueurs de vélos / trottinettes / solowheel, une entreprise locale d’autopartage, un fédération  et mise en avant des taxis et autres chauffeurs LOTI, une micro usine de fabrication de quadricycles électriques personnalisables, une agence de location de voiture et utilitaire en centre ville ouverte 24/24 7/7. Il s’agit de mettre en synergie plusieurs composants et compétences pour qu’émerge une nouvelle solution pertinente localement utilisant des briques standardisées donc réplicables.

Nous faisons l’hypothèse que les rendements croissants avec la taille, et son corollaire, l’absence de rentabilité sur le moyen terme (plus de 10 ans), fonctionne bien pour le pur logiciel. Dans la mobilité, dès qu’une « solution » se confronte au monde physique, il vaut mieux penser en termes de réplicabilité (rendements constants bornés) qu’en termes de scalabilité (rendements croissants) avec des rendements potentiellement forts mais pas forcément croissants, et des coûts fixes contenus, que l’on peut espérer couvrir à partir d’une certaine taille raisonnable, sans aller à la singularité ou le monopole global. La position du second, comme Lyft, pourrait lui donner un avantage quand il faudra trouver des compromis avec les acteurs publics comme le décrit 15Marches dans cet article : Peut-on réussir en étant un chic type ou une chic fille ?

Nous proposons d’accompagner l’émergence d’un écosystème conscient et bienveillant (lien vers un article dédié à ce sujet), principalement par des communs transversaux et nécessaires à la créativité d’une multitude d’industrie (PME à groupe) ayant des capacités à démultiplier dans les territoires une combinaison de solutions. La qualité d’un écosystème industriel pourrait se comparer à celui d’un biotope : diversité, complémentarité, variété de taille d’acteurs et de compétences, qualité et quantité des interactions faibles, holoptisme.

En complément des licornes, il y aurait donc une autre voie. Et nous avons identifié quelques incontournables :

  • les communs pour construire plus vite sur des briques standards, le lean, l’utilisation des standards du web et des plateformes dominantes (même si nous essayons de les contourner, il ne faut pas les sous-exploiter),
  • la focalisation sur les revenus et la validation du business modèle à petite échelle.

Et des options :

  • soit la scalabilité par la recherche du monopole avant la rentabilité. Le territoire n’est alors qu’un substrat avec lequel il faut réduire les interactions au maximum,
  • soit la réplicabilité par la recherche d’une densité critique locale, avec une rentabilité locale possible. Le territoire est alors un partenaire clé dans le design. Des patterns territoriaux pourront permettre de classifier les problèmes/solutions. Cette option pourrait se révéler pertinente pour les territoires ruraux.

L’autre voie

Il convient dès lors de revoir la sélection des projets, de les concevoir pour être facilement réplicables, et surtout qui sont portés par des équipes entrepreneuses ayant la volonté et la capacité de répliquer une fois un territoire « conquis ». La recherche plus « rapide » et locale d’un modèle d’affaire devra également être conduite pour ne pas repousser ce sujet central après la recherche d’une phase d’expansion à la différence des licornes. La culture de co-création avec les acteurs locaux est aussi essentielle.

Ceci est à mener avec des actions pour outiller les territoires pour faciliter la réplication en travaillant en amont pour en synchroniser sur un maximum de critères et réduire le besoin de diversité. C’est un changement de culture du territoire qui serait d’adopter rapidement une solution en phase de réplication plutôt que de réagir en bloquant tout ce qui n’a pas été inventé dans son jardin… Le VLS de Decaux, Citiz ou encore Wimoov sont de bons exemples à ce titre, puisqu’ils ont réussi à imposer leur réplicabilité en permettant une certaine customisation d’apparence, mais une standardisation de fond.

En conséquence, l’accompagnement des startups peut également passer par des réseaux d’entrepreneurs expérimentés avec un principe de tutorat comme celui mis en oeuvre par le réseau entreprendre ou encore l’APM.

Et si les licornes ne pouvaient pas sortir des villes ?

Nous savons bien que les principaux problèmes de mobilités peuvent schématiquement se découper en 2 grands types de problèmes :

  • La congestion, gestion des pics et des capacités des infrastructures existantes pour faire fonctionner les villes, les entreprises en milieu dense, l’urbain. Dans ces zones denses, les personnes sont déjà mobiles, la plupart de plusieurs façons.
  • La dépendance à l’automobile pour parcourir de longues distances, généralement seul, avec des véhicules d’occasion et des budgets limités, le rural. Cette 2ème catégorie concentre des conditions spécifiques avec des conséquences en terme d’énergie et environnement.

Les entrepreneurs commencent tous par les zones denses pour plusieurs raisons :

  • en général, ils y sont et peuvent expérimenter leurs idées,
  • les clients y sont « plus nombreux » et à portée de main, plus riches et mieux connectés,
  • le marché semble mondial,
  • les autres entrepreneurs l’ont fait aussi, et certains ont réussi,
  • les structures d’hébergement, d’accompagnement y sont aussi

L’hypothèse est donc faite qu’une startup commence forcément par l’urbain dense puis, une fois trouvé son modèle d’affaire, se développe(ra) peut être dans le péri-urbain (ce qui est vrai en général) puis le rural (ce qui est faux).

Nous formulons l’hypothèse que cette 2ème catégorie de problème de mobilité pourrait s’aborder d’une autre façon :

  • d’abord en visant ces territoires, les villes moyennes, (voir cet exemple en Inde),
  • en commençant par ces usages et ces clients,
  • en visant la réplicabilité sans la scalabilité.

La recherche de la densité critique locale, ou foisonnement, est donc le premier pan de cette nouvelle thèse d’investissement. Pour les zones peu denses, cette “nouvelle voie” pourrait permettre de constituer en amont une certaine densité en regroupant peut être des territoires similaires ayant la même envie et les mêmes besoins. Il nous semble également essentiel de venir en complément des démarches locales, des plans de déplacements, sans pour autant y participer faute de temps et de moyens.

La Fabrique souhaite développer des compétences pour combiner des initiatives qui seules, paraissent de faible ampleur, mais ensemble déclenchent un mouvement systémique non linéaire par rapport à la somme des petits efforts soutenus.

En cette année 2017, la Fabrique est déterminée à explorer cette “autre voie” en développant les fondations “communes” réplicables, et pourquoi pas en orchestrant un foisonnement de solutions avec quelques territoires “non urbains” volontaires pour apprendre et nous le croyons valider les hypothèses clés de cette théorie d’investissement, en tentant d’éviter la vision unique des Licornes.

Image : The project is a part of the seoul cycle design competition, organized by designboom in collaboration with seoul design foundation (source).