par Gabriel Plassat • Innovation

Numérique en Commun(s)

La Fabrique est invitée à Nantes (vendredi 14 après midi) pour la conférence Numérique en Commun(s) pour partager sa modeste expérience sur les communs de la mobilité. Cette table ronde est l’occasion de faire un bilan et d’échanger autour de quelques questions avec Caroline Corbal et Benjamin Jean d’Inno3.

Pourquoi avoir initié une dynamique de structuration de votre écosystème respectif ? quels sont les objectifs poursuivis ? les premières étapes ?

Nous pensons qu’un écosystème d’acteur ne se structure pas, il est par nature évolutif et imprévisible. Il peut par contre évoluer et améliorer son fonctionnement. Composé d’acteurs hétérogènes, c’est-à-dire d’entités ayant des tailles, des moyens, des objectifs et des cultures très différentes, cet écosystème de la mobilité se transforme en continue. Il s’agit avant tout de lui permettre de se voir globalement, tout en améliorant les échanges en son sein. Idéalement, il s’agit d’amener chaque acteur à comprendre de mieux en mieux les autres et leur point de vue, et mieux percevoir les effets de ses actions sur le tout. Il y a ainsi des allers-retours permanents entre les membres individués et l’ensemble. Cela passe progressivement par la construction d’une culture commune, sans avoir à l’énoncer.

Les premières étapes sont essentielles pour faire toucher du doigt ces objectifs sans les formaliser. Un écosystème performant, résilient, entreprenant est composé d’acteurs qui le sont tout autant et qui ont créé de nouvelles compétences « systémiques ». Ces compétences sont aujourd’hui peu valorisées, mal exprimées et rarement mises en valeur. Travailler en écosystème conduit à mieux écouter, laisser la parole, comprendre des points de vue différents, … dont les principales qualités sont la bienveillance et l’empathie.

Comment identifier les intérêts des parties prenantes et les faire converger autour d’un enjeu commun, les convaincre de travailler ensemble, de partager leurs actifs, etc ?

Il nous a fallu quelques mois pour faire émerger une méthode empirique répondant à ce besoin de collaboration, dans un environnement où le hardware est omniprésent. En premier lieu, l’exemplarité d’acteurs permet de montrer que d’autres réalités existent : Android, Apollo, Genivi … Libre à chacun de s’intéresser aux communs et à l’open source, la Fabrique n’a pas vocation à convaincre. Notre énergie doit être focalisée sur l’accompagnement des acteurs volontaires pour explorer, ceux qui ont déjà fait un travail sur eux même. Ensuite les problèmes ou défis sont à « découper en sous-domaine » pour arriver à des « micro-défis » et des besoins clairement exprimables associés à une taille de communauté de 15-20 personnes.

Cette 1ère étape franchie, un peu de temps est nécessaire pour que les personnes se connaissent, se comprennent et identifient une liste de besoins utiles et faisables en répondant à la question « De quoi avez-vous besoin maintenant et que vous avez intérêt à faire ensemble ? ». Cette 2ème étape permet d’obtenir une liste de besoins formulés sous forme de question, comme par exemple « Comment partager plus de vélo ? ». La communauté des acteurs du vélo cherche ainsi une solution permettant de partager plus de vélo, n’expriment pas de solution technique et seront prêts à expérimenter en usage réel les futures réponses. Nous avons ici non seulement formulé un besoin mais également créé les connexions pour expérimenter tout en garantissant « l’utilité ».

La production des solutions peut nécessiter d’impliquer d’autres acteurs : des prototypistes, makers, développeurs selon le type de ressource. Ces acteurs aiment produire et nous leur fournissons des contraintes et des « micro-défis ». Ainsi avec « Comment partager plus de vélo ? », les makers s’engagent dans la production d’une version béta. Ce prototype est alors expérimenté par les différents acteurs de la communauté. Il forme un début de commun. La Fabrique connecte donc des acteurs de terrains capables de formuler des problèmes concrets non résolus et des producteurs de version béta dont les livrables pourront être rapidement testés.

Pourquoi avoir choisi les modèles ouverts (Open Source / Open Hardware) ?

Nous sommes en présence d’un écosystème large, formé d’une multitude d’acteurs hétérogènes, potentiellement concurrents mais également dépendant les uns des autres. Par ailleurs, de nouveaux acteurs mondiaux arrivent dans l’écosystème et enfin, la part de valeur portée par le numérique grandit. Tout ceci se passe dans un temps réduit au regard des capacités d’adaptation des outils industriels. Cet ensemble de contraintes pèse sur les acteurs individuellement et collectivement. Pour redonner des degrés de liberté, il est essentiel d’apporter des ressources utiles, ouvertes et manipulables par le plus grand nombre.

Ces ressources facilitent l’entrée de petits acteurs qui les utilisent pour prototyper et tester leurs idées, elles réduisent également la charge pour un acteur pour maintenir une ressource. Elles jouent aussi un rôle collectif essentiel en obligeant les acteurs à travailler ensemble et se voir progresser à travers la ressource. Il n’est plus nécessaire d’avoir un tiers, un donneur d’ordre puisque la ressource est utile, ouverte et documentée, elle se suffit à elle-même. Les communs jouent alors le rôle d’objets-liens (voir un article sur ce sujet). Les objets-liens assurent la synchronisation des acteurs sans structure hiérarchique tout en leur apportant une valeur.

Face à l’ensemble des problèmes à résoudre, aux nombres d’acteurs en présence, la mise en œuvre de communs n’est plus une option. Ce n’est pas non plus la réponse à tout, juste un nouveau mode d’agir dans l’incertitude et la complexité. Ceci doit être combiné avec des compétences individuelles et collectives nouvelles à développer pour pouvoir utiliser les communs, produire de nouveaux et construire de nouvelles stratégies industrielles « anti-fragiles » grâce aux communs.

Quel cadre de collaboration avez-vous mis en place ? Documents structurants, gouvernance, socle de valeurs, etc. Comment donner confiance ?

Nous explorons ce sujet avec un objectif : le minimalisme. Faire d’abord et voir quels sont les besoins. Une charte décrit plutôt un code de savoir être. La Fabrique est une association dont le but est d’enrichir l’écosystème des mobilités durables de communs utiles. Toutes les personnes volontaires pour s’impliquer dans ce sens sont les bienvenues ! Nous donnerons à chaque communauté/commun le soin de choisir la meilleure gouvernance pour lui permettre de protéger et faire grandir la ressource.

Comment encourager / faciliter la contribution aux communs ?

Nous avons beaucoup moins d’expérience là-dessus. Pour le moment, nous cherchons à impliquer largement tous les acteurs dans chaque communauté, à valoriser les contributeurs, à les mettre en valeur.

Nous nous intéressons, avec d’autres comme Open Law, à un système de badge numérique pour indexer les compétences et les comportements que nous souhaitons développer, pour ensuite les reconnaitre et mettre en valeur celles et ceux qui les portent.

Dès le début, nous avons cherché à faire de la Fabrique, un commun pour qu’elle soit elle-même réplicable. Nous avons réussi au Québec et commençons en Afrique. Ce réseau peut être un moyen de valoriser les contributeurs en les connectant à d’autres écosystèmes étrangers.

Comment pérenniser les communs ? Les valoriser ? 

Nous n’avons pas assez de retour d’expérience dans la Fabrique sur ce sujet. Reparlons-en l’année prochaine 🙂