par Claire Lepelletier • Innovation

Le fret ferroviaire, chaînon manquant de la logistique urbaine ?

Article rédigé par Claire Lepelletier, membre du Business Hub d’Aster. Aster est une société de capital-risque qui a levé 520 millions d’euros auprès de grands groupes et d’institutionnels. Spécialiste de la transformation digitale et des nouveaux modèles industriels, Aster finance les sociétés innovantes dans les domaines de l’énergie, de la mobilité et de l’industrie. Aster est adhérent de la Fabrique des Mobilités depuis 2018. 

Alors que la croissance annuelle du e-commerce devrait atteindre 11.7% d’ici 2025¹ avec comme conséquence un doublement du nombre de colis expédiés en Europe, la logistique urbaine doit jongler avec des contraintes croissantes : contraintes légales d’une part, avec de nombreuses villes européennes engagées dans des restrictions d’accès de leurs centres-villes aux véhicules diesel ; et contraintes économiques d’autre part. L’arrêt des activités en France de la société de livraison de repas Foodora a par exemple mis en évidence la fragilité des modèles de plateforme pour la livraison du dernier kilomètre car ceux-ci ne permettent pas la mutualisation des flux (pour les plus curieux et à ce sujet, je recommande la lecture de cette analyse de McKinsey The urban delivery bet : USD 5 billion in venture capital at risk).

Dans ce contexte, les trains, métros, tramways et autres RER qui irriguent quotidiennement les grandes métropoles avec une empreinte carbone sobre² peuvent-ils apporter une réponse aux enjeux actuels de la logistique urbaine ?

Si le potentiel de la co-modalité est souligné par Jérôme Libeskind qui en cite quelques exemples dans son ouvrage La logistique urbaine au Japon, l’expert reste réservé sur la capacité du mode ferroviaire à apporter une solution à la logistique urbaine : « le mode ferroviaire, très rigide et souvent saturé, ne supportera pas […] la concurrence face à une route redevenue propre et apportant une souplesse d’utilisation »³

Nous souhaitons de notre côté rappeler les atouts intrinsèques du mode ferroviaire et les opportunités qui en découlent sur ce marché en essor.

Les gares sont des hubs naturels au sein des zones urbaines

Lieux de transit par excellence, les plus grandes gares mondiales brassent chaque jour des centaines de milliers de personnes : entre 500 000 et 700 000 personnes par jour transitent quotidiennement à Paris Gare du Nord, London Waterloo, Hamburg Hauptbahnhof… ; elles seraient plus de 3 000 000 à Shinjuku Station à Tokyo⁴.

« La gare du futur […] connectera à la fois les hommes, les flux commerciaux et les données». C’est la conviction de Patrick Ropert, ancien CEO de SNCF Gares & Connexions développée dans son ouvrage Citybooster⁵ publié en 2017. Pour cette raison, le retrait des colis en point de collecte en gare apparaît comme un compromis intéressant entre efficacité économique et fluidité du parcours client. Les expériences de service de consignes automatiques en gare, comme ceux opérés par la société Pickup du groupe La Poste et Amazon Locker, sont à ce titre prometteuses.

Les outils digitaux représentent une opportunité pour (ré)insérer le train dans la chaîne logistique urbaine

Stimulons notre imagination en analysant quelques modèles de start-up transposables à notre sujet :

  • L’e-commerçant X utilise la plateforme de Byrd (D) pour gérer ses expéditions. L’algorithme de Byrd détermine – en fonction de la taille et des destinations des colis – le transporteur partenaire le plus adapté.
  • De son côté l’opérateur Y de trains suburbains est capable de suivre en temps réel et de prédire l’affluence dans ses rames grâce à la plateforme d’Opencapacity (UK). Cette dernière fusionne des données issues de la billettique, des caméras de surveillance et des capteurs de poids et les extrapole en y mettant de l’intelligence artificielle. L’opérateur met en vente les places disponibles en heures creuses auprès de son réseau de transporteurs de colis.
  • Le transporteur Z reçoit l’ordre de transport de l’e-commerçant X. Grâce au logiciel d’optimisation de tournée Wise (US), il décide de consolider ses flux de la journée via le mode ferroviaire et organise les derniers kilomètres avec son réseau de cyclistes équipés de K’ryole (FR).

Un cocktail astucieux d’internet des objets, d’intelligence artificielle et de plateforme digitale permettra aux opérateurs de partager en temps quasi-réel leur capacité de transport disponible et l’état d’acheminement des colis. Les donneurs d’ordre disposeront alors d’un mode de transport écologique, capacitif et peu onéreux s’ils exploitent des espaces disponibles en heures creuses. Certes la résolution de l’équation économique et opérationnelle dépend fortement de la manière dont la rupture modale et le dernier kilomètre seront organisés. L’aménagement des gares à cet effet sera fondamental ainsi que la bonne combinaison avec les modes doux. Dans ces domaines la créativité des start-up et le volontarisme des villes ne nous met pas à l’abri d’une bonne surprise.

Le train, nouvelle plateforme d’e-commerce ?

Au-delà de la possibilité de convoyer des colis par des moyens ferrés, ces moyens de transport eux-mêmes peuvent devenir des lieux de vie au sein desquels des actes d’achat et de collecte pourraient faire partie intégrante de l’expérience passager.

The Telegraph relatait ainsi en novembre dernier que des livraisons de colis Amazon seraient possibles à bord des trains proposés par Bombardier et Hitachi pour équiper la ligne Londres-Birmingham. D’après l’article, les passagers auraient par exemple la possibilité de commander une paire de baskets à bord du train et de se la faire livrer à leur place lors de l’arrêt en gare suivant. Info ou intox dans un contexte de coude à coude serré entre les constructeurs sur cet énorme appel d’offres ?

Dans une « économie dont l’attention constituerait la première rareté et la plus précieuse source de valeur », l’idée d’inciter les consommateurs à faire du shopping lors de leurs trajets fait son chemin. Des start-up se positionnent pour capter et monétiser une partie de l’attention disponible par les passagers lors d’un vol, d’un trajet en Uber ou d’un voyage en train. Si Skydeals (FR) défriche ce terrain auprès des compagnies aériennes depuis quelques mois, Enroute (IL) vient pour sa part de démarrer une expérience avec la Deutsche Bahn au modèle original : les passagers sont invités à faire leurs achats dans le train avec à la clef un trajet gratuit.

On entrevoit donc que le système de transport ferré de passagers, avec ses axes structurants, ses gares et ses milliers de consommateurs potentiels empruntant le réseau focalise d’une certaine manière les grands enjeux de la logistique urbaine : commande, acheminement et retrait. Reste, pour le sortir de sa marginalité, à convertir les gares en plateformes multimodales. Dans tous les cas, « il n’y aura pas de grandes métropoles sans des gares transformées, répondant aux enjeux accrus de l’urbanisation galopante du monde»⁵.

 

¹Grand View Research, Septembre 2017

²https://www.oui.sncf/aide/calcul-des-emissions-de-co2-sur-votre-trajet-en-train

³Quel avenir pour le fret ferroviaire urbain ? Blog Logicités, Sept 2018

https://www.worldatlas.com/articles/7-of-the-busiest-train-stations-in-the-world.html

Citybooster, Patrick Ropert, 2017

L’économie de l’attention, nouvel horizon du capitalisme ? Sous la direction de Yves Citton, Edition La Découverte, 2014